Exposition – Frida Kahlo / Diego Rivera : L’Art en fusion

L’exposition présentée au Musée de l’Orangerie offre un espace où chacun des deux grands artistes a sa place (40 œuvres de Frida sont exposées et 31 de Diego), mais où le couple Frida Kahlo / Diego Rivera est aussi justement représenté comme une entité. Si leurs œuvres sont bien différentes, on y retrouve toutefois des vues communes, et notamment leur grande passion pour leur pays : le Mexique, sans cesse évoqué dans leurs peintures. Les références sont tout autant historiques, mythiques que symboliques. La faune et la flore mexicaine, les nuances des couleurs, les paysages, les mythes et les légendes sont présents dans chacune des toiles. La scénographie a été pensée pour s’amalgamer à cet amour du Mexique et reprendre les couleurs chères aux deux artistes. Des petits cactus ponctuent le tout.

Une première salle, bleue comme l’est leur maison de Coyoacán, présente les œuvres de jeunesse de Diego Rivera et permet de découvrir une part plus méconnue du travail du grand muraliste mexicain. D’inspiration cubiste ou classique (il fut très influencé lors de son séjour en Espagne par Velasquez, Goya, Le Greco ou lors de son voyage en Italie par Giotto ce qui transparaîtra plus tard dans l’exécution de ses peintures murales) elles ont été réalisées pour la plupart lors de son séjour en Europe (de 1907 à 1921). Une seconde salle, d’un jaune riche, présente les éléments biographiques de la vie de Frida et de Diego. Des photographies, quelques extraits vidéo, plusieurs dessins de la grande artiste mexicaine (dont les très touchants Accident daté du 17 septembre 1926 soit un an jour pour jour après le drame, la seule œuvre où elle abordera directement le terrible événement et la lithographie Frida et l’avortement ou L’avortement daté de 1932) et surtout le fameux tableau Mes grands-parents, mes parents et moi réalisé en 1936. Enfin une dernière grande salle, parée elle de vert et de rouge terre, présente les œuvres de jeunesse de Frida (Portrait d’Alicia Galant 1927, Autoportrait à la robe de velours 1926, etc) et celles de ses dix dernières années (des natures mortes notamment,  une part moins connue de son travail), mais aussi des reproductions de deux peintures murales de Diego ainsi que des esquisses et des peintures de chevalet de ce dernier. Enfin une pièce se niche dans ce grand espace, petit sanctuaire où sont exposées certaines des œuvres les plus connues et sans doute les plus fortes de Frida, ce qui ne manquera pas de combler  ses admirateurs. Y sont en effet visibles les fameux Ma nourrice et moi, Sans espoir, Colonne brisée (la), Hôpital Henry-Ford, deux autoportraits au petit singe, Le masque (de la folie). Et d’autres œuvres moins célèbres dont deux adorables petits tableaux agrémentés d’étonnants cadres de coquillages où elle réalise un double portrait d’elle et Diego, et un autoportrait. Superbes petits ex-voto, ses œuvres surprennent car leur présentation diffère sensiblement des autres et elle y exprime son amour et la complémentarité intellectuelle, symbiotique, qui l’unissait à Diego Rivera.

On est surpris par la minutie de ses peintures, chaque petit détail est soigneusement figuré, non dans un souci de réalisme parfait mais dans la volonté de décrire vrai. Non pas ce que l’on voit, mais ce qui nous habite.  Chaque élément figuré est en correspondance avec l’ensemble de la composition. Chaque élément représenté est là pour transmettre le message. Les fonds, les paysages de ses toiles sont en résonance totale avec le sujet abordé. Ainsi dans La colonne brisée (1944) les profondes fissures du paysage se trouvant derrière Frida sont un écho des fêlures de la colonne ionique représentant sa propre colonne vertébrale. Si le corps est meurtri, tout l’environnement mental qui l’entoure est lui aussi atteint. Le même paysage se retrouve dans la toile Sans espoir (1945) où l’artiste exprime son dégoût profond de la nourriture ingurgitée de force à un moment de sa vie pour remédier à un amaigrissement extrême (la nourriture devient ici morbide quand elle était vitale dans l’œuvre Ma nourrice et moi). De la même façon le paysage apporte une clé de lecture supplémentaire à l’œuvre. Il n’est jamais un simple fond, vide de sens, il n’est jamais uniquement un support esthétique. Il fait sens lui aussi. Il est aussi frappant dans son travail de voir comme elle s’est approprié les symboles qu’elle utilise. Tout autant ceux de la culture mexicaine et sud-américaine (la lune et le soleil, les cactus, les chiens itzcuintli,etc), que ceux de la culture européenne ou de la religion chrétienne (la figure de la madone, les compositions classiques de certains portraits, les symboles de la souffrance des martyrs, ou de la vie moderne et industrielle, etc.) et d’autres plus universels comme l’eau tour à tour larmes, lait de la nourrice, pluie régénératrice, la mer qui représente la vie, la nuit et le jour, la vitalité de la nature contre l’aridité du désert, du néant, le soleil et la lune.

Toutes ces œuvres sont fortes de l’intégration de ces symboles parfois utilisés dans le sens convenu mais souvent assimilés à sa propre mythologie par l’intégration qu’elle en fait aux propos intimes de ses œuvres. Dans le travail de Frida Kahlo la compréhension de l’être qui nous habite, ce moi intérieur, qui est tout autant l’enfant que nous étions, l’adulte que nous sommes, la fusion de ces deux êtres, la catharsis de ses souffrances, des événements vécus est au-delà du simple « narcissisme ». Au contraire, c’est bien un message qui s’adresse à tous.  Celui de transcender ses souffrances, ses peurs, son passé familial et son parcours amoureux, se confronter à son être le plus profond afin d’en faire une catharsis sans complaisance pour trouver une paix intérieure et donc s’inclure dans un monde plus vaste. Si douleur il y a dans la vie et dans la peinture de Frida Kahlo, il y surtout une  force de vie, une impérieuse vitalité, époustouflantes. Cette artiste, unique, nous a offert une œuvre transcendante où chacun peut se retrouver face à un dépouillement qui touche au cœur, car peu d’artistes ont su mettre le doigt sur cette pureté expressive et ce défrichement de la vie humaine, dans lequel beaucoup se retrouvent car y a-t-il démarche plus inspirante que celle de l’individu en mesure de se mettre totalement à nu et de porter son message existentiel aux yeux de tous ? Le dévoilement d’une personnalité riche et prolifique, constituée des multiples facettes d’une identité culturelle, sexuelle définie en partie par le genre, son histoire familiale, son parcours en tant que femme, artiste, son incarnation charnelle et spirituelle…  Autant de strates au profond questionnement auquel s’est livrée Frida Kahlo afin de donner à voir son être, au plus juste, au plus près.

Quand au grand Diego Riviera, il n’était possible de donner à voir ses murs peints qu’en les reproduisant sur les cloisons de l’espace d’exposition, en respectant leur taille et leur imposante conception.  Les compositions fourmillent de détails, là aussi rien n’étant laissé au hasard. Tout fait sens, mais si dans le travail de sa compagne cette richesse symbolique est tournée vers l’intériorité, dans le travail du colosse Rivera elle est tournée vers le militantisme (non dénué de sensibilité pour autant) et la retranscription d’une histoire riche à un moment charnière où le Mexique se construit, se reconstruit, tiraillé entre culture ancestrale, post-colonialisme et modernité. Les autres œuvres, de la période européenne, puis les portraits exposés et les croquis témoignent de la qualité et du talent de l’artiste, excellent coloriste et bourreau de travail. La lutte et la passion, le travail acharné, la recherche d’une vérité exposée aux yeux de tous. Voilà bien des valeurs qui ont unis ces deux êtres dissemblables qui s’étaient pourtant reconnus, choisis.

Bien loin de la « Fridamania » ambiante (quel terme infâme) et du brouhaha qu’elle engendre, l’oeuvre de Kahlo s’impose comme un uppercut en plein coeur, un bouleversement de l’âme. Dans la dernière toile qu’elle peindra, Frida Kahlo, si forte, inscrira les mots qui doivent être retenus : Viva la vida.

Et plus si affinités

http://www.musee-orangerie.fr/homes/home_id25240_u1l2.htm

Posted by Esther Ghezzo