Hunger Games : du blockbuster à l’éducation citoyenne

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A peine bouclé le visionnage choc de la série coréenne Squid Game, nous avons foncé sur la saga Hunger Games, histoire de faire la comparaison … et un peu parce que nous n’avions jamais vu la célèbre tétralogie. Avouons-le, nous étions un brin dubitatifs face à ce blockbuster initialement destiné à une cible adolescente fascinée par Twilight. Héros malmenés par des étoiles contraires (merci Shakespeare), jeux du cirque versus amours impossibles, encore un barnum sans épaisseur ? Surprise complète : il n’en est rien. Mieux même : Hunger Games pourrait presque constituer une initiation express aux arcanes de la politique.

Enfants et gladiateurs

Inspirés des romans de Suzanne Collins, les quatre films de la saga Hunger Games, nous parachutent au coeur de Panem, soit les USA en mode post-apocalypse. Le territoire a été segmenté en 12 districts tenus d’une main de fer par le tyrannique Snow, bien installé dans son palais au cœur du Capitole. Cette capitale peuplée d’ultra-nantis confortablement installés dans de somptueux bâtiments néo-classiques et vêtus comme des gravures de mode vampirise la production des districts proprement réduits en esclavage. Les révoltes ? Matées par la terreur, depuis la destruction totale du district 13, qui s’était rebellé, les interventions musclées des Pacificateurs et l’instauration des Hunger Games.

Les Jeux de la faim : un combat de gladiateurs dans une gigantesque arène sous contrôle technologique, une grande messe médiatique qui fascine les habitants de Panem … ou les pétrifie d’angoisse. Car pour alimenter ces combats d’une violence et d’une cruauté inouïes, on tire au sort 24 candidats, 2 par districts. Entre 12 et 18 ans. Filles, garçons. Des enfants. 24 gosses qui s’entre-tuent dans un environnement extrêmement hostile, 1 vainqueur qui deviendra une star adulée, riche. Gagner les jeux de la faim, c’est la promesse d’une vie meilleure, où non seulement on mange à sa faim, où on s’habille chaudement, où on ne craint plus le lendemain, mais aussi où on est considéré, reconnu, encensé, pris pour exemple.

Diane, Electre, Antigone …

Problème : pour gagner, il convient de survivre et de massacrer des rivaux dont la plupart sont à peine pubères. Si certains sont entraînés physiquement et mentalement depuis le berceau pour cette épreuve qu’ils appellent de leurs vœux, d’autres n’ont aucune envie d’être sélectionnés pour cette boucherie infâme où ils devront à un moment ou à un autre tuer pour ne pas être tués. C’est notamment le cas de Katniss … qui va pourtant se porter volontaire et prendre la place de sa jeune sœur. Un cas unique dans l’histoire des Hunger Games … et un tournant majeur dont personne n’imagine la portée au début de la saga. Car si elle n’a rien d’une psychopathe, Katniss ne compte pas se laisser faire. Parce qu’elle sait se défendre. Et que, pétrie de principes, elle vomit l’injustice.

Ajoutons à cela un sens aigu de l’observation, un don pour le tir à l’arc, une agilité à toute épreuve, des convictions profondément ancrées : semblable à Thésée, Katniss part abattre Snow le Minotaure. Au passage, elle se transformera en Diane chasseresse, amazone ciblant de ses flèches meurtrières l’iniquité et l’hypocrisie. Profil fédérateur de toutes les contestations, elle devient le visage angélique et redouté de la rébellion. Une sorte d’Electre vengeresse, d’Antigone indomptable. Bref une synthèse de toutes les héroïnes de la tragédie grecque, qui va se dresser face à un tyran d’une rare perversité, rompu aux arcanes de la politique, psychologue accompli, parfait manipulateur des âmes, empoisonneur récurrent. Intrinsèquement machiavélique et fier de l’être.

Icône malgré elle

L’homme à abattre, que Katniss va traquer de film en film tandis que la rébellion s’organise. Ce fil directeur fait la cohérence à la fois surprenante et appréciable d’une saga qui aurait pu tomber dans la facilité de séquences spectaculaires à répétitions, avec combats homériques, tripes à l’air et explosions en tous sens. Premier point notable donc, que cet équilibre entre séquences à sensation et introspection de personnages profondément secoués par les événements vécus. Katniss et ses compagnons sont traumatisés, marqués au fer rouge par les épreuves qu’ils ont traversées. Impactés dans leur chair et leur mental, ils subissent des émotions contradictoires très puissantes, qui freinent l’urgence d’un choix : cautionner le pouvoir en place, ou dire non.

Katniss devient une icône malgré elle. Façonnée, médiatisée, téléguidée pour servir les intérêts d’un despote puis pour unifier la résistance. Elle se plie mal aux exigences d’un media-training dont elle saisit rapidement les faux-semblants inacceptables, face au défi très concret de rester en vie par delà même la période des jeux. De fait, l’héroïne refuse d’être un faire-valoir télévisé. C’est un autre point fort de la saga que de décortiquer la fabrique des héros, qui ne sont au final que des pions destinés à manipuler les masses. A ce titre, Hunger Games tire la sonnette d’alarme : la tyrannie peut se cacher derrière les sourires les plus chaleureux, la démocratie s’apprend avec le temps, les stratégies se construisent dans le secret, avec patience et discrétion.

Une éducation citoyenne

On a beaucoup glosé sur les inspirations antiques du livre et du film, les références à la mythologie, aux jeux du cirque, à leur exploitation télévisée. Casting de pointe, décors et costumes somptueux, scénario de grande qualité, effets spéciaux magnifiquement orchestrés, certes Hunger Games constitue un excellent spectacle chargé de sensations fortes. Mais la saga questionne par ailleurs la place de l’individu dans un système qui l’écrase, la naissance d’une conscience politique, une éducation citoyenne qui se construit étape par étape, pour devenir clairvoyance et responsabilité, sans jamais tomber dans la futilité du succès ou l’avidité du pouvoir. Héroïne malgré elle, Katniss cristallise cette mutation.

Les spectateurs de la saga ont-ils perçu cette transformation ? Y ont-ils été sensibles ? L’identification à Katniss et ses pairs a-t-elle dépassé le cadre du marketing féroce développé autour du blockbuster ? Cela reste à voir … et mériterait une lecture approfondie, commentée, un visionnage suivie d’échanges et de débats. En tout cas, le potentiel pédagogique de ces films mérite d’être exploité en urgence à l’heure où prolifèrent les totalitarismes de tous bords, où la dystopie menace de devenir une réalité dont il sera très difficile de se débarrasser. Alors sur combien de Katniss pourrons-nous compter pour dire non ?

Et plus si affinités

N’hésitez pas à visionner la saga Hunger Games.