La Zone d’intérêt : « Big Brother chez les nazis »

« Big Brother chez les nazis » : c’était l’effet voulu par Jonathan Glazer lorsqu’il s’attaque à l’adaptation cinématographique du roman La zone d’intérêt (The Zone of interest) de l’auteur britannique Martin Amis. Un projet de longue haleine qui a demandé un très gros travail de reconstitution pour nous permettre de plonger dans le quotidien du commandant SS Rudolph Höss et de sa famille à l’ombre des murailles d’Auschwitz.

Le son de l’horreur

Du camp de concentration, nous ne verrons jamais l’intérieur. Le réalisateur préfère aborder la réalité de la Shoah de manière détournée, en évoquant le pourtour d’Auschwitz, la spacieuse villa des Höss, le jardin, la piscine, la campagne, la rivière, la forêt, ces paysages qui composent la zone d’intérêt, terme désignant pour les nazis les 40 km² cernant les différentes structures de cet univers d’extermination au quotidien. Une extermination dont on devine le déroulement par petites touches, les barbelés, les toits des bâtiments, les soldats, la fumée d’une locomotive, le rougeoiement aveuglant des cheminées des fours.

Et puis il y a le bruit, constant, lancinant : le fracas éloigné de machines dont on ne sait trop à quoi elles servent, un tumulte perpétuel entrecoupé d’ordres hurlés, de cris d’effroi et de douleur, d’aboiement de chiens, de claquements de fouet, de coups de feu. On se demande d’ailleurs comment les habitants de cette zone d’intérêt peuvent tenir dans ce vacarme persistant, qui vrille les tympans, le cerveau. C’est par le son surtout que l’horreur s’invite dans ce petit paradis pour parvenus, la preuve d’une réussite sociale fièrement affichée par le couple Höss qui savoure ainsi les fruits du travail de Monsieur tandis que Madame s’occupe de faire des enfants, les élever en bons nazis, soigner son intérieur.

Derrière la banalité, des failles

La famille parfaite selon les codes hitlériens, qui pas un instant ne remet en question son mode de vie, ses valeurs. La réalité sordide et atroce de ce qui se passe derrière les murailles et les barbelés est pourtant connue : on y fait référence dans les conversations, le « Canada », la sélection, la rentabilisation des incinérations, la vente aux enchères des biens juifs, l’utilisation des prisonniers dans les usines attenantes ; on en profite au quotidien, quand par exemple Hedwig reçoit un somptueux manteau de fourrure dérobé à une déportée. Parfois, une mise à mort est clairement énoncée, un prisonnier qu’on noie pour une pomme volée, une domestique qu’on menace de tuer. Il faut éviter les cendres déversées dans les rivières attenantes quand on va s’y baigner. Mais dans l’ensemble, tout est lisse, sans aspérité, comme dans un film de vacances aux accents bucoliques.

Tous savent, tous acceptent, c’est pour eux tout à fait normal, une banalité. Pour ne pas dire un dû. Mais cela n’occupe pas le centre de l’attention. Les seules préoccupations du moment : conserver ce confort à l’heure où Höss, dont l’efficacité est appréciée de ses chefs, est bombardé inspecteur général de tous les camps de concentration. Sa femme devrait le suivre ; elle s’y refuse, avec une certaine froideur, révélant une faille dans ce couple soi-disant modèle. Des failles, il y en a d’autres, le bébé qui pleure sans fin, les enfants qui ne dorment pas, la nurse qui boit la nuit, le prisonnier qui répand de la chaux sur les plantes, la mère d’Hedwig qui déguerpit sans rien dire après avoir vu la cheminée des fours brûler dans les ténèbres…

La mort est mon métier

Rudolph qui profite d’une prostituée dans son bureau avant d’aller se désinfecter le sexe dans une pièce reculée de la maison, qui en pleine soirée mondaine se prend à imaginer combien il faudrait de gaz pour exterminer tous les invités… La mort est mon métier : Robert Merle dans son roman évoquait le travail d’exterminateur de ce personnage falot et sans stature. À raison et on saisit la putrescence à l’œuvre dans toutes ces psychés, scrutée, dévoilée par des caméras de surveillance qui traquent leurs moindres faits et gestes. Un choix voulu par le réalisateur pour accentuer l’effet Big Brother sans tomber dans une esthétisation coupable. De fait, il n’y a rien de beau dans cette réussite, bien au contraire. Sandra Hüller (Sibyl, Anatomie d’une chute, Sissi et moi…) et Christian Friedel (aperçu entre autres dans Babylon Berlin) incarnent ce couple maléfique qui s’ignore jusque dans leur intimité malsaine, avec une justesse particulièrement dérangeante, égaux dans l’amour qu’ils semblent se porter comme dans l’atrocité de ce qu’ils accomplissent pour construire leur vie.

La banalité du mal : le film de Jonathan Glazer explore le concept d’Hannah Arendt, s’appuyant par ailleurs sur un travail de reconstitution d’une minutie naturaliste, en témoigne le défi relevé avec brio par le chef décorateur Chriss Oddy. À la source, un très gros travail de documentation, la vie des Höss passée au crible, une recherche fouillée d’archives et de témoignages au cœur du Mémorial et Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau. Ses couloirs sont d’ailleurs évoqués durant plusieurs séquences, accentuant le malaise du spectateur qui passe des fastes de la vie des SS au souvenir de leurs exactions, milliers de valises et de chaussures entassées derrière des vitrines qu’on nettoie avec soin. Une manière d’interroger la problématique du souvenir et de sa transmission à l’heure où les derniers déportés encore en vie disparaissent, laissant les mémoires à la merci des révisionnistes en embuscade ?

Récompensé par le Grand Prix du Festival de Cannes 2023, La zone d’intérêt n’est pas un ovni cinématographique par hasard. Le film pose clairement la question de la préservation et de la transmission de la réalité atroce et sordide qu’est la Shoah. En un temps où le fascisme remonte à la surface, séduisant de nouveaux adeptes, il se trouve de plus en plus de gens qui, comme les Höss, y trouvent leur compte, prêts à s’adonner à l’innommable pour satisfaire leurs appétits de luxe, leur avidité de réussite sociale. Tous, nous pourrions nous retrouver à cette place finalement bien peu enviable : Höss finira pendu au sein du camp d’Auschwitz, après avoir été trahi par sa propre épouse.

Delphine Neimon

Posted by Delphine Neimon

Fondatrice, directrice, rédactrice en chef et rédactrice sur le webmagazine The ARTchemists, Delphine Neimon est par ailleurs rédactrice professionnelle, consultante et formatrice en communication. Son dada : créer des blogs professionnels. Sur The ARTchemists, outre l'administratif et la gestion du quotidien, elle s'occupe de politique, de société, de théâtre.

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