Les Anonymes – Ùn’ pienghjite micca : à crime d’exception, justice d’exception ?

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6 février 1998- Ajaccio : le préfet Erignac tombe sous les balles de terroristes corses. Un an plus tard, la Division nationale anti-terroriste, chargée de l’enquête, arrête les Anonymes, un groupuscule dissident, visiblement impliqué. Dans les affaires de terrorisme, la garde à vue dure quatre-vingt seize heures. C’est le temps dont disposent les policiers pour faire avouer les suspects. Depuis le meurtre jusqu’à l’instruction judiciaire, Pierre Schoeller se saisit du sujet pour en tirer la trame d’un film remarquablement intense, Les Anonymes, et poser la problématique : à crime d’exception, justice d’exception ?

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La brutalité de part et d’autre

L’intrigue ne pouvait que capter l’attention du réalisateur de L’Exercice de l’État. Ce dernier poursuit ici son étude des mécanismes du pouvoir, dans une situation où celui-ci est violemment contesté. Tout a commencé par un travail de documentation poussé, effectué aux côtés du scénariste Pierre Erwan Guillaume et Eric Pelletier, journaliste spécialiste des problématiques corses. Objectif : rendre compte de la manière la plus juste possible d’une affaire qui comporte encore bien des zones d’ombre. Un délicat exercice d’équilibriste qui va restituer les différents temps de ce drame politique, superposant la chronologie de l’enquête et celle de la gestation de l’assassinat.

La navette entre passé et présent ajoute à la violence du récit, accrue par les plans rapprochés, la fixité de l’objectif sur la séquence de l’exécution, sur les différents interrogatoires. La brutalité de part et d’autre, est évidente mais contrôlée par la fonction institutionnelle des uns, l’engagement politique des autres : ici pas de sauvagerie, de rage, tout est pensé, stratégique, guidé par une vision de la société, une idée de ce qu’est l’État d’une part, l’appartenance nationale de l’autre. Assassinat, investigation, arrestation, interrogatoire, procès : dans cette mécanique, l’interrogatoire semble occuper le temps le plus long car il est rapport de force, affrontement des convictions.

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Obtenir les aveux

Et un but : obtenir les aveux. C’est en ces minutes interminables que le talent de Schoeller s’impose, dans la montée d’une tension insoutenable, dans la direction d’acteurs comme Mathieu Amalric ou Olivier Gourmet, tout à fait investis dans leurs rôles. Les portraits de chaque protagoniste s’affinent, au cœur d’une pression psychologique grandissante. Aucun jugement n’est émis sur le fanatisme des uns, les manœuvres des autres, la faiblesse de certains, les ruses de plusieurs, … il ne s’agit pas d’émettre un avis mais de rendre compte d’une mécanique qui graduellement coupe la communication, dont on se demande si elle a jamais pu s’ébaucher entre ces communautés pourtant ralliées sous un même drapeau.

Les questions affluent : le meurtre était-il la seule solution ? Pourquoi ces gens choisissent-ils la lutte armée au dépens de leurs familles, de leur liberté ? Obtenir des aveux sous la contrainte est-il obtenir la vérité ou la farder ? Comment a-t-on pu en arriver là ? Ces interrogations étaient déjà le socle de la pièce Les Justes de Camus. Schoeller y ajoute l’ambiance à couteaux tirés du Huis Clos de Sartre, la vision naturaliste de Scènes de crime de Schoendoerffer, l’affrontement psychologique du Garde à vue de Miller, la vibration narrative propre à Z de Costa Gavras. Le tout signe un film hors du commun, qui vaut tous les cours de philosophie politique. A voir car Les Anonymes de par leur patronyme pourraient englober d’autres violences, d’autres protestations, d’autres revendications, auquel l’État se trouve confronté et qu’il lui faut combattre.

 

Et plus si affinités

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