Exposition – Rotterdam : The Fashion World of Jean Paul Gaultier – From the sidewalk to the catwalk

Notre Ministre du redressement productif peut être satisfait : la marinière qu’il arborait il y a peu devant les objectifs afin de promouvoir la filière textile française pavoise désormais l’ensemble de la cité portuaire hollandaise ! Arbres, colonnes, drapeaux, sans compter les affiches, les flyers, … même le Thalys se retrouve strié de blanc et de bleu par le Maître pour rallier l’autre pays du fromage.

En effet ce sont les 35 ans de carrière de Jean-Paul Gaultier qui viennent d’investir les salles du Kunsthal rotterdamois, musée dédié à l’art et au design. La marinière donc, l’écossais punk, le corset, les costumes de cinéma, … une rétrospective que le styliste a inaugurée avec l’enthousiasme, la verve et le sourire qu’on lui connaît, déboulant comme un boulet de canon dans la salle de conférence de l’institution pour nous expliquer le pourquoi du comment avec un anglais grammaticalement parfait … et un accent titi parisien absolument irrésistible !

Un échange mené bille en tête par Thierry-Maxime Loriot, curateur de l’expo, venu du Musée des Beaux-Arts de Montréal pour droper l’event au Kunsthal avec l’aide de la Maison Jean Paul Gaultier. Une expo qui a déjà tourné à Montréal donc, puis au Musée d’art de Dallas, au Musée De Young de San Francisco (24 mars-2012) avant d’annexer l’Institut de la culture de la Fondation Mapfre à Madrid. Une succession de partenariats heureux … et un retour aux sources car la Hollande fut l’un des trois pays à avoir accueilli les créations du styliste à ses débuts avec l’Angleterre et le Japon. Il faut dire que le glamour transgressif de Gaultier ne pouvait que séduire ce pays où l’on dépasse les tabous sans inhibition ni à priori.

Des épaulettes militaires pour plisser une jupe longue, une ombrelle chinoise dans un chinon, du tissu camouflage pour une robe à crinoline, … la scénographie des parisiens de Projectiles restitue divers univers et atmosphères pour placer les costumes sur des mannequins conçus par les canadiens de JoliCoeur International, des mannequins aux visages mobiles qui reflètent les traits de plusieurs célébrités grâce aux jeux de projection orchestrés par Denis Marleau et Stéphanie Jasmin de UBU/ Compagnie de création au Québec.

Le tout est surprenant, chatoyant, et se répartit autour des thématiques qui ont dessiné les axes d’inspiration du créateur : des salles aux noms suggestifs, « Le Boudoir », « L’Odyssée », Punk Cancan », «  A fleur de peau », … accueillent la désormais légendaire marinière, les icônes sacrées, les costumes du monde, la salle des corsets, toute molletonnée, le catwalk pour montrer les lignes inspirées de Paris et Londres, avec en perspective dessins, photos, publicités, émissions et films qui établissent le large champ d’action de J.P.Gaultier.

Un énorme coup de cœur pour le quartier rouge et les sombres costumes inspirés du SM et de la chair (l’écorchée est une pure merveille de sensualité effrayante et fascinante à la fois), un petit regret de ne pas voir mis en valeur les accessoires proprement dit, perdus dans les costumes alors qu’ils ont une vie propre et mériteraient pleinement d’avoir des vitrines dédiées comme le corset (le sac aquarium par exemple). Dommage également qu’on ne voit pas assez Josiane Balasko (cette invraisemblable robe victorienne noire et rose avec un cœur matelassé en guise de faux cul qu’elle portait dans Ma vie est un enfer) ou Marthe Lagache, femmes plutôt rondes dont Gautier a su mettre en avant les formes pulpeuses, la joie de vivre, la folle féminité et cette « attitude » qu’il aime tant chez ses modèles, mettant en lumière des caractères, des personnalités à part.

Des personnalités, c’est ce que le couturier veut évoquer dans ses vêtements. Ce faisant il en arrive à les mettre en scène comme des individualités propres dans un cadre plus large de réflexion sociétale qui éclate les limites de la mode et de la futilité pour interroger en force nos désirs secrets, nos interdits tenaces : sur le transgenre et les rapports entre les sexes avec son homme objet au dos offert à la caresse ou la morsure, sa femme forte et macho au corset pensé comme une séductrice armure ( Gaultier évoque avec humour la manière dont son initiatique grand-mère avalait un verre de vinaigre avant de serrer le sien à la faveur d’un estomac violemment rétracté par l’ingestion du liquide irritant).

Il a ainsi remis au goût du jour des classiques comme la queue de pie, le haut de forme, la jupe amazone, travaillant sur des techniques traditionnelles comme la broderie, le strass, le tricot, toujours en montrant les pouvoirs du vêtement dans la mise en scène de nos personnalités au quotidien. Une alchimie difficile à interroger au bout du compte, qu’il convient juste de contempler et saisir dans son éclat sans trop en fouiller le sens car cela altérerait un aspect essentiel de cette démarche : le jeu. Jean-Paul Gaultier joue, il s’amuse. De cela, ne doutez point, et l’éclat est aussi vif qu’au premier jour dans sa pupille.

Et il nous entraîne dans son jeu, de même les mannequins qui portent ses œuvres, les stars qui les ont inspirées, les photographes qui les ont immortalisées. Une sarabande comme un éclat de rire et un pied de nez aux conventions que reflète l’ouvrage monographique publié par le Musée des beaux-arts de Montréal pour l’occasion. Un pavé qui retrace la geste Gaultier, le premier ouvrage aussi complet à ce jour et publié du vivant du créateur, ce qui n’est pas rien. De même la galerie rassemblant les clichés de  photographes hollandais qui ont bossé avec Gaultier : Inez van Lamsweerde, Vonoodh Matadin, Edland Man, Anton Corbjin, Marc de Groot complètent le corps de l’exposition en apportant le regard d’artistes du cru.

Mais ce n’est pas tout : tandis que le collectif All girls street art a signé la fresque ornant la salle Punk Cancan, Nederlanden “On aime la mode », un espace dédié aux créations inspirées par le maître à l’avant-garde des jeunes talents hollandais va s’ouvrir, de même une boutique consacrée et la sortie du Artbag Stop Aids now ! signé par J.P.Gaultier. En gros et si je résume, une cascade d’initiatives qui illustrent à l’échelle d’une cité, toute la chaîne créative qui a marqué le travail de Gautier et sa philosophie : imaginer, mettre en pratique, initier, propulser d’autres talents. Ouvrir des portes. Faire reculer les a priori, rassurer les timidités. Et en rire avec humanité.

Et plus si affinités

http://www.kunsthal.nl/en-22-718-The-Fashion-World-of-Jean-Paul-Gaultier.html

Posted by Dauphine De Cambre

Grande amatrice de haute couture, de design, de décoration, Dauphine de Cambre est notre fashionista attitrée, notre experte en lifestyle, beaux objets, gastronomie. Elle aime chasser les tendances, détecter les jeunes créateurs. Elle ne jure que par JPG, Dior et Léonard.