Documentaire Rude Boy Story … du point de vue du réalisateur Kamir Meridja

Interview préparé avec Benjamin Ancel, réalisé par Delphine Neimon

Rude Boy Story : voici maintenant trois/quatre mois que nous vous parlons de ce documentaire, l’annonçant, le chroniquant. Parce qu’il parle d’un groupe phare de la scène reggae française, parce qu’il présente un modèle de développement unique en son genre, parce qu’à l’heure d’une globalisation étouffante et linéaire où il ne fait pas bon être en marge, il démontre qu’on peut y arriver et sortir du lot en prenant les chemins de traverse. Par passion, par volonté, en bossant dur, quotidiennement, sans être obsédé par le fric facile et l’enrichissement immédiat, par la célébrité à tout crin et la facilité.

Kamir Meridja a donc suivi Dub Inc. depuis Saint Etienne leur ville natale à tous, et sa culture d’entraide, de mixité, incarnée par un tissu associatif actif auquel le film rend hommage jusque sur la scène des plus grands festivals « un terrain de jeu extraordinaire » où il captera cette incroyable énergie vitale qui fait l’identité du groupe. Il les a filmés sur scène, en coulisse, sur les routes, en studio, chez eux, sans que jamais ils n’influencent l’écriture ou la direction du documentaire.

Des quelques 250 heures de rush, Kamir a tiré 85 minutes qui a notre sens font date de par leur sujet, leur mode de production, leur impact sur le public, l’espoir qu’elles portent. Alors que le film continue sa lente mais implacable diffusion en salles et qu’on attend sa sortie en DVD pour le printemps 2013, il nous a semblé important d’en savoir plus en rencontrant le cinéaste.

Entretien.

Bonjour Kamir. Peux-tu te présenter en quelques mots ? Qui es-tu, d’où viens-tu, quel est ton parcours personnel et professionnel ?

Je suis réalisateur, originaire de Saint Etienne. Rude Boy Story est mon premier long métrage documentaire, avant j’ai réalisé deux courts métrages de fiction. J’ai un parcours à la fois d’autodidacte, parce que tout ce qui est cinéma, je l’ai appris en tournant à droite à gauche avec des potes, et j’ai aussi une formation théorique avec des études de cinéma à la fac Lyon 2.

On a lu que tu as réalisé le premier (et seul) clip de Dub Inc. L’initiative était déjà venue de toi à cette époque, ou bien c’était une demande du groupe ?

Au moment où j’ai commencé à tourner le documentaire, ils cherchaient quelqu’un pour tourner leur clip. Ils ne trouvaient pas de projet correspondant à leurs attentes. Ils m’ont dit : « si tu devais faire un clip sur Dub Inc., qu’est ce que tu ferais ? », j’ai proposé le projet sur « Métissage » et ils ont accepté.

Le tournage a duré environ deux ans. Comment a évolué votre relation entre toi et les membres du groupe ? On a le sentiment qu’aujourd’hui, tu fais partie de la « Dub Inc Family », alors qu’au début, on sait que le groupe n’était pas à l’aise avec la caméra.

Effectivement, il y a eu une réticence au début, parce qu’après dix ans à fonctionner en autarcie tous ensemble, tout à coup quelqu’un venait leur demander de filmer, il y avait donc une inquiétude. A partir du moment où ils ont accepté, j’ai pu me faire une place. C’est aussi pour ça que je leur ai demande de travailler sur deux ans pour avoir du temps, pour capter les choses, qu’ils s’habituent à la caméra. Il y a eu des hauts et des bas. Pendant le tournage, il a fallu sans cesse les convaincre de me faire confiance, de m’accepter complètement. Ils ont toujours eu un doute jusqu’au résultat final. Mais les relations ont toujours été très bonnes et aujourd’hui ils soutiennent le film à fond.

Penses-tu que cette méfiance face à la caméra a été nourrie par les relations peu évidentes qu’ils ont eues auparavant avec les média ?

Il y a une partie de leur fonctionnement qu’ils avaient peur de dévoiler à l’extérieur, parce que le secret de Dub inc pour que ça fonctionne, c’est ce côté très artisanal de leur travail, que le public n’imagine pas forcément. Pour les média, même s’ils sont très peu sollicités, ils ont eu une ou deux expériences un peu négatives qui ne les ont pas confortés dans l’idée qu’un media pouvait être un bon moyen pour valoriser leur musique. Et puis il y a toujours cette inquiétude quand on est filmé de savoir ce qui va en ressortir ; une image, on lui fait dire ce qu’on veut ; ils avaient cette inquiétude qu’on perde l’authenticité du groupe à travers un film.

La problématique que tu soulèves dans le film (le non-intérêt des média pour Dub Inc) est un sujet tabou dans le music-business. Ton film subit quelque part le même sort et tu as du te confronter aux mêmes problèmes. Comment as-tu rebondi ? A quel moment du tournage as-tu réalisé que tu ne pourrais compter que sur toi et la « family » pour produire ce film ?

Je l’ai compris assez tôt en fait. Le cinéma est un domaine ultra financé, quand on n’a pas l’argent le projet s’arrête. A partir du moment où on sollicite des aides et qu’on ne les obtient pas, on sait que ça va être du « do it yourself ». Je savais qu’en faisant un film sur Dub Inc et quelque part en adoptant leur mode de production, je devais accepter indirectement aussi de ne pas être relayé sur les média. Mais on fait avec, même si la couverture média est quasi inexistante.

On parle budget ? As-tu une estimation à nous donner de combien peut coûter la production de ce film ? On sait que tu es « bénévole » depuis le début du tournage, penses-tu pouvoir amortir les frais ?

Je pense qu’on n’équilibrera pas. Sur l’aspect production et montage, je ne pourrai jamais me rembourser parce que c’est de l’autoproduction sur trois ans, je savais déjà que je ne retrouverai jamais mes billes que j’ai pu investir à titre personnel. Pour la sortie en salles, on a tous mis de l’argent de notre poche, sur nos fonds propres, en sachant qu’on partait sur une aventure où l’on ne pourrait pas forcément se rembourser. Au bout de l’aventure, je pense qu’on pourra se rembourser. On ne pourra pas espérer beaucoup mieux.

Mais alors pourquoi s’être lancé dans cette histoire ?

C’est une histoire de film, c’est une histoire de passion. Si j’avais voulu faire de l’argent, je n’aurais pas fait un film sur Dub Inc. J’aurais cherché un sujet plus accrocheur mieux subventionné, beaucoup plus facile à financer. Pour moi, par rapport à cette aventure de groupe, c’était évident qu’il fallait faire un film. Car le jour où le groupe s’arrête, il n’y a aucun témoignage image sur cette aventure unique en France. Ce petit groupe qui joue en indé dans les festivals européens au milieu de grosses formations soutenues par des majors, des machines, c’est extraordinaire.

 

On a vu le film dans le cadre du festival les Pépites du Cinéma, qu’est ce que ça t’a apporté ? Bénéficies-tu d’une reconnaissance de tes pairs ?

C’est difficile de mesurer ce que cela créé en termes de répercussions. C’est sûr que cela a été une vitrine, une véritable reconnaissance d’un milieu professionnel, parce que les Pépites sont un festival reconnu en matière de cinéma indépendant, rattaché aux cultures urbaines. J’ai pu y rencontrer d’autres réalisateurs « do it yourself ». Qu’est ce qu’on fait pour faire du cinéma et sortir en salles quand on n’arrive pas à pénétrer le système de la production cinématographique qui est très bien pensé mais très fermé ? Ce genre de festival permet de montrer ces films qui passent hors des circuits, qui peuvent toucher des gens, intéresser le public.

La démarche de distribution est également originale. On reconnait la touche de Dub Inc dans le côté « DIY : do it yourself », comment se passe la relation avec les différentes salles de cinéma, est-ce difficile de vendre le film ?

Cela dépend en fait, la distribution en salles est tellement codifiée, on est un peu pris pour des ovnis : créer sa propre société de distribution pour porter un film comme ça, les salles n’avaient jamais vu ça. Après avoir vu le film et compris la démarche, elles prennent le film en programmation. On a eu très peu de refus. Après c’est difficile de prendre un film qui n’est pas soutenu par les média, qui n’est pas passé dans la presse spécialisée, type Télérama, Première, … les salles s’appuient beaucoup sur cette visibilité. C’est un acte militant presque.

Les fans jouent un rôle important dans la vie du film puisque vous leur demander d’intervenir auprès de leur cinémas locaux en tant que VRP, peux –tu nous en dire quelque chose ? Les fans sont-ils nombreux à jouer le jeu ?

Pour pouvoir attirer du public en salle sans relai presse, soit on s’appuie sur le réseau du cinéma, soit on s’appuie sur la fanbase du groupe et là on utilise beaucoup le web, et on compte alors sur les fans, on compte sur eux pour aider. Et certains exploitants ont été convaincus par des fans qui sont allés les voir, comme à Strasbourg.

Où en-êtes-vous aujourd’hui si on parle en chiffres ? Combien de salles, de spectateurs ?

On doit en être à 70 salles environ et 7000 entrées.

As-tu conscience qu’un tel film peut s’inscrire dans l’Histoire de la musique ? L’un des mes premiers sentiments à la fin de ce film a été de me dire que ce film pourrait servir de « référence » pour tous les groupes en développement, pour tous les aficionados de musique. La qualité de réalisation, de production permet au film de s’inscrire dans la durée. Qu’en penses-tu ?

Je ne sais pas, franchement je n’ai aucun avis. Je ne l’ai pas pensé comme une méthode. Pour moi c’est une démarche collective dans la musique mais qui pourrait s’appliquer dans tous les domaines. J’ai voulu montrer cette manière de s’approprier son projet et de se débrouiller hors des circuits classiques : quand on n’est pas porté par les grosses machines, comment on fait ? Après tant mieux si ça encourage les initiatives des groupes.

Pour finir, que peut-on te souhaiter pour l’année à venir ?

Que notre parcours continue aussi bien, car malgré toutes les difficultés qu’on rencontre, le retour public est vraiment très bon. Beaucoup de gens sont touchés par la démarche, le film.

Et bien c’est ce qu’on vous souhaite alors !

 

Merci à Kamir Meridja pour son temps et ses réponses.

 

Et plus si affinités

www.dubinc.org

www.rudeboystory.com