Fashion ! : de la haute couture à la globalisation du luxe, 30 ans d’histoire de la mode à la française !

documentaire fashion ! d'Olivier Nicklaus

Oui, on vous parle beaucoup de mode, mais que voulez-vous, outre qu’elle fait tourner les têtes, la mode est aussi le reflet de notre temps. Incroyable de penser que le simple fait de se vêtir ait pris autant d’importance, de signification, de valeur. Et pourtant… Il suffit de visionner les trois épisodes du documentaire culte Fashion ! pour saisir l’ampleur d’un phénomène aussi social qu’économique.

Le monde change, la mode avec

Aux commandes de cette saga, le réalisateur Olivier Nicklaus tranche avec le style ironique du spécialiste en chef Loïc Prigent pour proposer un panorama analytique de trente années de mode à la française. À la française ? Justement non : de 1980 à 2010, plusieurs révolutions sismiques vont métamorphoser le visage de la planète fashion. Des mutations génétiques, enclenchées par le regard visionnaire de certains créateurs de génie, alimentées par l’appétit de financiers perspicaces, encouragées par un public toujours plus large.

« Golden Eighties », « Anti fashion », « Go Global ! », à chaque décennie son épisode au titre évocateur, sa génération de couturiers avant-gardistes, ses innovations techniques et marketing, ses avancées sociétales. La mode évolue au rythme de l’Histoire : folie productiviste des années 60, crise pétrolière, apparition du SIDA, chute du mur de Berlin, apparition d’Internet, 11 septembre… de crise en crise, le monde change, la mode avec, propulsée par des créateurs en phase avec les revendications de leur temps.

Beautiful people : regard sur les titans de la mode

L’ascèse des anti-fashion

Exemple frappant : si Rei Kawakubo débarque de son Japon natal au bras de Yohji Yamamoto, c’est pour créer seule Comme des garçons, qui promeut des vêtements larges, déstructurés, masculins dans les silhouettes et les couleurs. Si cela scandalise les chantres d’une haute couture conservatrice, la marque trouve vite ses aficionadas parmi les jeunes femmes affirmées, désireuses de se comporter à l’égal de ces messieurs, et de crier leur autonomie via leurs tenues. Les belges comme Martin Margiela apportent aussi leur pierre à l’édifice anti-fashion.

Après les excès rutilants et festifs des années 80 incarnés par Thierry Mugler et Jean-Paul Gaultier, la restructuration de la silhouette féminine voulue par Azzedine Alaïa et Claude Montana, l’ascèse des anti-fashion interroge le processus de fabrication, mais aussi le pourquoi de la mode et ses retombées. Les défilés sortent des maisons de couture pour animer les parkings, les hangars. L’esprit grunge de l’époque n’est pas loin, la radicalité de mise. Si le couturier star persiste, d’autres refusent l’éclat médiatique, le dénoncent férocement, s’effaçant devant leurs créations.

Mode et bankabilité

Et le business dans tout ça ? Si les audaces des créateurs fascinent les médias et les foules, elles coûtent cher, de même la gestion au quotidien d’une entreprise. Doucement, les requins de la finance s’infiltrent dans le milieu dont ils ont évalué la rentabilité. LVMH et Keiring vont construire leur rivalité à coup de rachat de maisons de haute couture moribondes dont ils revivifient l’image en bombardant à leur tête des stylistes en vogue : Raf Simons, Marc Jacob, Christian Lacroix, Alexander McQueen, Karl Lagerfeld, John Galliano, Hedi Slimane…

Les collections s’enchaînent à un rythme de folie, les défilés deviennent de véritables shows hollywoodiens, la diversification (parfums, cosmétiques, accessoires, maroquinerie…) bat son plein pour permettre à une clientèle plus large d’acheter son petit bout de luxe. L’indépendance en prend un coup, la santé des créateurs également. Certains jettent l’éponge, se reconvertissent, d’autres perdent pied, y laissent leur santé, leur vie. Peu arrivent à conserver leur liberté, Ann Demeulemeester par exemple qui observe cette démesure avec un œil critique.

Le Jour d’avant : Loïc Prigent dans les backstages des défilés de mode

Trente années charnières

Ce récit prend fin en 2012, date de sortie du documentaire. C’était il y a dix ans, mais l’analyse de Olivier Nicklaus, illustrée d’un nombre impressionnant d’archives vidéos, d’interviews, de témoignages, d’explications, défriche la route marketing suivie depuis par les grands noms de la mode dans une platitude consternante, malgré les avancées technologiques offertes par le numérique, l’IA, les metaverses. Des gadgets rutilants pour séduire les générations futures ultra-connectées, vendre à des prix exorbitants des robes et des chaussures griffées en version NFT.

C’est oublier que la mode est un combat constant de l’esprit et du geste contre la matière : regarder Azzedine Alaia retoucher une robe en tournant autour du modèle comme on le ferait d’une sculpture est en soi une leçon de couture, idem quand on observe Rei Kawakubo explorer les jeux de superposition de plusieurs étoffes, ou Rick Owens repasser humblement une robe avant un défilé. Voilà pourquoi il importe de maîtriser cette cartographie de la mode sur ces trente années charnières. Elle permet de saisir les avancées incroyables opérées… et le vide actuel d’un système à bout de souffle. Puis de se demander d’où viendra la prochaine révolution.

Et plus si affinités

Vous pouvez visionner le documentaire Fashion ! sur le site Madelen de l’INA ou sur le site d’ARTE.