Beasts of no nation ou l’horreur universelle des enfants soldats

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Restons en dehors des débats qui agite la sphère audiovisuelle, laissons de côté le mode de diffusion orchestré par Netflix pour la sortie de Beasts of no nation et concentrons-nous sur le film enlui-même. Force est alors de constater que cette production est d’une rare portée, doublée d’une grande qualité et d’une rare pertinence. Pourtant le sujet d’origine était des plus glissants, des plus délicats à traiter sans tomber dans le voyeurisme, le racoleur ou le mièvre. Mais en racontant le calvaire de Agu l’enfant soldat, Cary Fukunaga jamais ne commet de faute, et délivre une œuvre à la fois juste et intense.

A la base il y a certes le livre du nigérian Uzodinma Iweala. Mais en relatant les différentes étapes qui transforment ce petit garçon malicieux et léger en monstre de combat, Fukunaga échappe au cadre de l’adaptation en faisant référence à d’autres sources, incontournables quand on évoque la dénonciation de la guerre : Apocalypse Now de Coppola, Full Metal Jacket de Kubrick, Salvador de Stone, … cette brousse hostile est-elle africaine, sud américaine, asiatique ? Subtilement, le réalisateur efface les limites, pour rappeler que l’horreur des enfants soldats est universelle, une atrocité inacceptable.

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L’innocence corrompue, la violence intrinsèque de l’humain en germe, qui ne demande qu’à se réveiller, par l’émulation, l’exemple, la drogue, la peur et le désir de survivre également, … les mécanismes qui conduisent ces petits à tuer autrui sont ici clairement explicités. On tremble en réalisant qu’Agu pourrait être le fils, le frère, le cousin de chacun d’entre nous. Des horreurs qu’on fait commettre et subir à ces gamins enrôlés de force, le film ne garde que le plus parlant sans sombrer dans une surenchère gore. Le propos n’en est que plus poignant, souligné par une esthétique toute en couleurs et en volumes, une image qui passe des portraits les plus concentrés aux scènes d’action les plus hypnotiques.

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Universel, le film demeure néanmoins africain, rappelant la complexité des conflits internes qui crucifie ce continent, ainsi condamné à demeurer inerte et perclus malgré ses immenses richesses. Chaque plan transpire la chaleur oppressante qui écrase les êtres, le soleil, la poussière, l’odeur des feuilles en décomposition, la sueur, le sang, la boue, les vapeurs de la came qui embrume l’esprit, décuple les envies de massacre. Dopés aux stupéfiants et aux chants sorciers qui vrillent leurs consciences, les petits soldats se jettent dans la bataille avec une férocité de fauves affamés. En ces instants, le monde change de nuance et ce sont les clichés infrarouges du grand photographe irlandais Richard Mosse qui dicte soudain leur loi.

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Cry Freedom, Hotel Rwanda, plus récemment le terrible White Shadow, Beasts of no nation s’impose dés les premières scènes comme un grand film, remarquablement interprété par le jeune Abraham Attah et le très impressionnant Idris Elba. C’est par ailleurs un film nécessaire, de ces œuvres qui secouent les tripes, les consciences et les indignations. Il n’est cependant pas dénué d’espoir et quelque part significatif : si les occidentaux sont les grands absents de l’équation, apparaissant un instant dans une jeep de l’ONU pour assister impuissants aux massacres, ce sont des casques bleus africains qui tiennent le rôle du deus ex machina de cette tragédie. Agu saura-t-il se sortir de cet enfer ? Tout est question de volonté, et en cet instant ce personnage incarne l’homme en équilibre instable, qui peut sombrer dans la folie meurtrière comme il peut se tourner vers la lumière.

Et plus si affinités
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