
En ce premier semestre 2026, Ryan Murphy le Prolifique s’empare de nouveaux des écrans pour livrer un diptyque troublant sur notre addiction au sublime pathologique. Il accouche ainsi de The Beauty et Love Story: JFK Jr. & Carolyn Bessette. Les deux séries semblent aux antipodes ; elles se rejoignent pourtant pourinterroger la mécanique du regard et la violence intrinsèque de la perfection. Quand la première s’aventure dans les territoires du « body horror » et de la satire sociale, la seconde s’attache à la tragédie historique de deux icônes broyées par leur propre image. Derrière l’éclat des épidermes parfaits et des robes de soie minimalistes, Murphy murmure une vérité séculaire : l’obsession de la beauté est le plus sûr chemin vers la désintégration de l’âme.
The Beauty : le virus de la perfection
Avec The Beauty, adaptée du roman graphique de Jeremy Haun, Ryan Murphy explore une approche radicale : et si la beauté était un virus ? La série évoque comment une infection sexuellement transmissible transforme les porteurs en versions idéalisées d’eux-mêmes. Le gras fond, les traits s’affinent, la peau s’illumine. Mais ce cadeau d’Aphrodite a un prix : une combustion interne qui guette chaque infecté.
Ici, la beauté tourne à la consommation de masse. Murphy utilise le genre du polar de science-fiction pour dénoncer la manière dont les marques et les industries exploitent notre besoin viscéral de validation. Comme le souligne le magazine TIME dans sa critique de janvier 2026, la série déplace le curseur de l’horreur : le monstre n’est plus l’être déformé, mais l’être trop parfait. Le danger vient de cette uniformité imposée par un virus qui agit comme un filtre Instagram permanent et biologique.
La série dénonce l’avidité cynique des fabricants de beauté, l’aveuglement des institutions. La beauté apparaît pour ce qu’elle est dans notre société, une monnaie d’échange à forte volatilité. Des anonymes au physique jugé ingrat sont prêts à n’importe quoi pour devenir beaux comme des dieux, envahir les catwalks, séduire et séduire encore, devenir des stars et tant pis si ils en meurent de la pire des façon. Mutations sanglantes, explosions des organismes, le gore généreusement déversé par Murphy de scène en scène participe d’une critique acerbe de l’immédiateté numérique et de la dictature de l’apparence, où le corps n’est plus qu’un support publicitaire que l’on finit par brûler après usage.
Love Story : Carolyn Bessette sacrifiée sur l’autel du glamour
À l’opposé de cette fiction spéculative, le premier volet de l’anthologie Love Story nous ramène au minimalisme des années 90. En se focalisant sur le couple star formé par John F. Kennedy Jr. et Carolyn Bessette, Murphy change de focale mais conserve le même sujet : la traque du beau.
Carolyn Bessette, interprétée avec une fragilité saisissante par Sarah Pidgeon, incarne la beauté comme prison. Publicitaire pour Calvin Klein, elle maîtrisait les codes de l’image ; mariée à JFK Junior, elle en devient la victime. La série documente comment les médias transforment brutalement cette jeune femme farouchement indépendante en une page blanche sur laquelle le public projette ses fantasmes d’élégance aristocratique et de vendetta sociale. Harcelée par les paparazzi, la jeune épouse découvre la dureté des médias people à une époque où les tabloïds s’imposent dans un mélange schizophrénique d’adulation et d’insultes.
Pour JFK Jr., la prestance face aux objectifs est naturelle, il a été éduqué ainsi, cela fait partie des devoirs inhérents au clan politique des Kennedy en général et à l’héritier de JFK en particulier. Carolyn, elle, sort violemment de l’anonymat, n’a jamais été formée pour gérer son image. La série met en évidence comment l’obsession du public pour leur perfection physique va ronger leur intimité jusqu’au drame final de Martha’s Vineyard. La société considère la beauté comme une performance continue qui ne souffre aucun relâchement. Le couple constitue un juteux produit marketing pour une presse people en pleine mutation, annonçant l’ère de la surveillance généralisée.
Deux approches, une même mise en garde
D’un côté la chair qui se consume, de l’autre l’âme qui se noie. Les deux séries se rejoignent sur le rôle moteur et coupable des médias dans la fabrication de cette obsession.
De part et d’autre, le système est le véritable antagoniste. Dans The Beauty, ce sont les laboratoires pharmaceutiques et les réseaux sociaux qui encouragent la propagation du virus pour des raisons de profit et de contrôle social. Dans Love Story, ce sont les éditeurs de presse et les maisons de couture qui enferment Carolyn dans un rôle d’idole de glace. Dans les deux cas, et avec deux registres différents, Murphy dénonce ce qu’il appelle la « beauté manufacturée », celle qui ne sert plus l’art ou l’humain mais la consommation.
Le message à travers ce doublé télévisuel est limpide : se méfier des apparences n’est plus prudence mais survie. Que la beauté vienne d’un virus ou d’un héritage génétique sublimé par la mode, elle finit toujours par exiger un tribut. Fin analyste de la psyché américaine, Ryan Murphy livre une leçon magistrale de sociologie visuelle. En opposant le « body horror » technologique de The Beauty au mélodrame funèbre de Love Story, il boucle la boucle de son obsession pour le paraître.
Nous sommes invités, nous spectateurs, à interroger notre propre voyeurisme : pourquoi cherchons-nous tant la perfection chez les autres alors que nous savons, au fond, qu’elle n’est qu’un linceul magnifiquement tissé ? Il semblerait que pour Murphy, la seule beauté digne d’intérêt soit celle qui accepte sa propre finitude, loin des flashs et des mutations génétiques.
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