Sylvie Blocher au Mudam : quand le Luxembourg s’invente autrement

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Un python rocheux crevassé d’étroits vallons, accroché de sombres bois touffus, crénelé de murailles imposantes : depuis des siècles, la ville de Luxembourg constitue une place forte stratégique jalousement gardée par ses différents propriétaires. Les Hasbourg, Louis XIV, … tous ont laissé trace de leur passage dans l’architecture de la cité, tout aussi belliqueuse et austère que monumentale. Peu de place pour l’art dans cette forteresse où le palais ducal et les clochers rappellent la primauté du pouvoir politique et religieux, aujourd’hui devenu pouvoir de l’argent.

Car depuis plus d’un siècle, le Luxembourg, devenu indépendant, s’est converti en plaque tournante des finances mondiales, pour peser lourd dans les décisions internationales, … et prendre progressivement conscience de la valeur de l’art. Petit à petit, des musées, un théâtre, des galeries d’art ont fleuri dans les petites rues protégées par les remparts étoilés de Vauban, tandis qu’une démarche culturelle prenait doucement corps. Une démarche culturelle actuellement toujours en évolution, mais ambitieuse car consciente des richesses créatives du pays.

Nous en avions mesuré quelques uns des effets avec notre suivi des actions de Music LX et trois des festivals phares de la Scène Musique Actuelle luxembourgeoise, dont du reste nous chroniquons régulièrement les groupes. Puis via le travail du Casino Luxembourg (la remarquable exposition Altar of madness consacrée aux liens entre art et metal) et de la galerie Toxic (principalement la rétrospective dédiée à l’artiste féministe Berthe Lutgen), nous avons découvert l’impact de l’art contemporain au coeur du Grand Duché.

Bâti sur les ruines du Fort Thüngen qui ponctuait jadis les fameuses fortifications, le MUDAM Luxembourg élève l’imposante architecture conçue par Ieoh Ming Pei pour y héberger collection permanente et expositions temporaires dédiées à l’art moderne. 10.000 m² dont 4.800 m² destinés au public, le musée est vaste, clair, il en émane une impression de puissance et de sobriété, qui invite à la contemplation, à l’introspection. Dirigée depuis 2009 par Enrico Lunghi, l’institution enrichit régulièrement ses collections : productions locales ou créations internationales, il s’agit de montrer les différents visages de l’art contemporain, peu importe le medium choisi, peinture, sculpture, photo, installation, vidéo…

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Living Pictures / Skintone – Sylvie Blocher (2014) Exposition Sylvie Blocher – S’inventer autrement – MUDAM

La vidéo justement se situe au coeur de la rétrospective consacrée au travail de Sylvie Blocher, rétrospective qui reflète tout particulièrement la politique culturelle orchestrée par le MUDAM. C’est que l’artiste française, de vidéo en vidéo, ne cesse depuis les années 90 d’interroger la teneur des relations humaines, et la manière dont elles déterminent notre perception de nous-même. Car nous ne sommes pas seuls, chaque individu se définit par rapport au groupe, à la masse. Inlassablement Sylvie Blocher sillonne la planète pour scruter cet équilibre en perpétuelle reconfiguration. Et cela ne plaît pas toujours.

Ainsi lorqu’elle réalise Living Pictures – Les témoins en 2010 : en réponse à la commande lancée par la mairie de Sao Paulo, Sylvie plante sa caméra dans les favelas de Cidade Tiradentes, et demande aux gamins du quartier de défiler lentement et de regarder l’objectif en imaginant le visage d’un être aimé et honni. Tous se présenteront bien vêtus, dignes, droits. Fierté, défi, mépris, tendresse aussi, … les regards de ses modèles en disent tant que la mairie ne diffusera pas l’oeuvre destinée initialement à être projetée dans le hall du centre d’art de la ville brésilienne.

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Sylvie Blocher présentant l’exposition Exposition Sylvie Blocher – S’inventer autrement – MUDAM

 

Thérapie de soi, recherche de l’autre, conflit intérieur ou difficulté de communication, chaque installation interroge l’humain de façon adroite, respectueuse … et judicieuse. Speeches (2009-2012) qui amène des individus à chanter certains grands textes idéologiques qui ont marqué l’Histoire contemporaine, Alamo ( 2014) où des narrateurs blanc, indien, noir et latino racontent chacun leur version du siège du fort, élément fondateur de l’identité américaine, Color (2014) inscrit sur un papier que vise une tireuse dans un coin reculé du Texas, Living Pictures / Skintone (2014) qui montre comment des membres de la communauté latino de San Antonio situent leur couleur de peau sur une échelle chromatique … toujours la même volonté de placer l’individu face à lui-même dans une réflexion sur ce qu’il est.

A ce titre Change the scenario (2013) offre un moment très fort. Sur deux écrans placés côte à côte nous voyons le modèle afro américain et albinos Shaun Ross s’enduire d’un côté de fard blanc, de l’autre de fard noir. Les gestes ne trompent pas, lourds et gauches quand il se revêt de pâleur mortelle comme les cendres vaudou, sûrs et précis tandis qu’il devient ténébreux. D’un coup, saute aux yeux le poids que la culture blanche revêt pour ce garçon dont l’albinisme est un fardeau. Ne se définit-il pas comme un oxymore vivant ? C’est ainsi le rapport à l’identité raciale qui est mis en question de manière hypnotique.

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Change the scenario – Sylvie Blocher (2013) Exposition Sylvie Blocher – S’inventer autrement – MUDAM

La monographie ne serait pas complète si Sylvie Blocher n’en faisait le centre d’une nouvelle expérimentation artistique. Initié pour l’occasion Dreams have a langage synthétise les lignes directrices de la démarche analytique de la vidéaste. Transformé en studio de tournage, le grand hall du musée accueille une machine de vol. Ceux qui le désirent se présentent avec en tête une idée pour transformer le monde, comme le précise l’annonce passée dans les média. Une fois ce projet exposée à l’artiste, le candidat est suspendu en l’air dans un moment de lâcher prise qui symbolise l’envol de l’imagination. Chaque ascension, silencieuse et recueillie, est filmée par une équipe de tournage, projetée sur des écrans comme de vivants portraits. Le tout fera l’objet d’un film réalisé avec Donato Rotunno.

Si l’on pense bien sûr à Tania Mouraud, on comprend très vite en envisageant la totalité de l’exposition que l’approche de Sylvie Blocher se fonde sur la rencontre, l’accès à l’expression. Ses portraits mouvants expliquent la construction de soi, en nous permettant d’envisager d’autres manières d’être. L’ensemble du parcours proposé est à la fois clair et poignant. « S’inventer autrement » résume parfaitement l’idée directrice, la véritable motivation de l’exposition : en programmant cette artiste profondément humaine et pénétrante à la fois, le MUDAM démontre un remarquable esprit d’ouverture et d’initiative, en faisant acte d’engagement artistique, social, politique. Nul doute que la puissance des sujets traités accentuera la mission pédagogique de l’institution et son rôle moteur dans le paysage culturel du Grand Duché.

Dreams have a langage (2014)
Détails de l’installation mise en place pour l’exposition Sylvie Blocher – S’inveter autrement au MUDAM

Merci à l’équipe du MUDAM pour son accueil.

Merci à Benjamin Getenet pour son approche et ses remarques.

Et plus si affinités

http://www.mudam.lu/fr/expositions/details/exposition/sylvie-blocher-1/

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