Love letters : Jeu, amour, hasard, l’équation du bonheur par Marivaux

Bon c’est pas le tout, les élections présidentielles sont passées, une moitié de la France fait ses bagages en mode exode tandis que l’autre ronronne sous le soleil de Printemps.

Et les jeunes militants de par et d’autre de tempêter ou de rire suivant leurs affinités. Mouech. Désolée de casser l’ambiance et de vous ramener sur terre mes chéris, mais vous fuirez ou irez vous rouler dans l’herbe un peu plus tard, … une fois vos examens passés.

Oui, mes poussins, le mois de juin est proche et sa brouette de partiels, épreuves du bac qu’il va falloir tenir haut la main histoire de redorer le blason de notre beau pays dont le crédit culturel n’est pas au beau fixe. Aussi jeunesse de France, nous comptons sur toi pour ne pas trop te rétamer durant ces sessions.

Et comme à notre habitude d’ARTchemists, nous y contribuons de ludique façon en revenant, une fois n’est pas coutume, sur cette série consacrée à la séduction dans la littérature française, abordant avec joie et un brin de légèreté ce fleuron du théâtre français qu’est Le jeu de l’Amour et du hasard signé de la main endentellée du fringant Marivaux.

Histoire : Silvia est une jeune fille noble, en âge de se marier, et dotée d’un caractère affirmé développé largement par l’éducation laxiste d’un père progressiste comme le XVIIIème siècle dit des Lumières (Flo, un ancien élève, aurait dit en son temps des Ampoules – par pitié ne le répétez pas à l’examinateur, soyez intelligents) en a fourni quelques uns.

Or la demoiselle ne voit pas d’un très bon œil l’arrivée imminente d’un prétendant, digne rejeton d’un ami de son paternel qui envisage d’unir ainsi les deux fortunes (bah oui, faut savoir rester pratique et joindre l’utile et l’agréable).  La très féministe Silvia concçoit mal d’épouser un inconnu dont elle ne découvrira la véritable nature que trop tard, une fois l’anneau nuptial au doigt (et pas de divorce à la clé, nous sommes au siècle des Lumières certes, mais faut pas charrier non plus, non mais dis donc !).

Désireuse d’échapper au sort pendable réservé à ses multiples petites copines, elle décide de changer d’identité avec sa servante, Lisette, au verbe rude, pleine de sens pratique et somme toute assez simpliste sur la question du mariage. Aussitôt dit, aussitôt fait, les deux larronnes changent de costumes, avec l’aval du papa, informé de la décision. Sauf que … (dans ces histoires il y a toujours un sauf que …) :

  • on ne s’improvise pas soubrette ou noblette en changeant de jupons, eh oui « l’habit ne fait pas le moine » ni la domestique ; Silvia n’a aucune notion de ce qu’est laver un sol, quant à Lisette elle n’a aucune grâce.
  • le fameux prétendant est dans le même état d’esprit que la jolie demoiselle et lui aussi a changé de costume avec son valet.
  • le papa de la demoiselle est au courant des quatre changements d’identité … et laisse faire, confiant dans la nature humaine.

Le tout donne une comédie excellente, savoureuse d’intelligence et de raffinement, où les gags, les bons mots s’emmêlent sans discontinuer (et qui en a inspiré plus d’un en mise en scène). Mais pas que … Marivaux plonge ici profond dans ce qui détermine les attirances par delà les masques sociaux. Silvia refuse ce nobliau arrogant et grossier qu’on veut lui proposer comme mari, mais comment explique-t-elle cette attirance pour le valet discret, racé, fin et respectueux dont elle s’éprend sans même s’en rendre compte ?

Et ses trois camarades de jeu se retrouvent également pris au piège de l’amour malgré soi. Après, la question demeure : lequel enlèvera son masque le premier, rendant les armes, baissant la garde devant l’autre, devenant ainsi esclave de l’amour ? C’est à ce moment de prise de conscience du sentiment amoureux que le combat s’engage. A ce jeu, Silvia sera la plus forte, … ou pas.

Qu’en tirer comme conclusion ? Peut-on pénétrer le véritable visage, la nature profonde des êtres ? L’amour est-il histoire de regard, de cœur, de magnétisme, de séduction ? Est-ce l’autre que nous aimons ou l’image que nous en avons ? Tout cela n’est-il finalement pas qu’une illusion que le temps se chargera d’effacer, en bien ou en mal, pour le meilleur ou pour le pire ? Et est-il bien utile de tester des sentiments, des relations qui de toute façon, évolueront d’eux-mêmes, parce qu’ils sont le fruit de deux personnes qui se rencontrent, se cotoient, se quittent et se retrouvent ?

Ouais ok, c’est un peu prise de tête, et Dorante comme Silvia se compliquent la vie, à l’inverse de leur domestiques qui prennent les choses comme elles viennent. Mais au bout du compte, nous vivons ce genre de question à chaque rencontre, n’est-ce pas les filles ? Qui d’entre nous ne s’est pas interrogée sur ce que le mec en face veut vraiment ? Pas évident sachant qu’en plus quand on demande, ils ne répondent pas les bougres ou à côté, ou ils oublient. Bref pas fiable. Et ces messieurs en ont autant à notre service. On comprend mieux les réticences de Silvia et de Dorante.

On trouve à peu près le même genre de jeu dans l’opéra de Mozart Cosi Fan Tutte, où le compositeur pousse le vice jusqu’à amener deux amis à interchanger leurs compagnes (deux sœurs au passage) pour tester leur fidélité. Un jeu dangereux puisque chacun va trouver sa chacune … mais pas là où il le pense.

Au finish, nos auteurs du XVIIIeme siècle n’ont pas leur pareil pour questionner le glissement de la séduction à l’amour, nous mettant en garde contre les déboires d’un jeu labyrinthique dont ils vantent par ailleurs les multiples délices. Et on les comprendrait presque : car quoi de plus ennuyeux que la platitude béate d’un amour sans faille ?

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