L’Assemblée : urnes funéraires et Nuit debout

« Comment construire quelque chose ensemble tout en considérant chacun dans sa singularité ? Comment réinventer le collectif ? » Voici les questions qui émergent du documentaire L’Assemblée et qui en guident l’élaboration. Des questions suggérées par l’aventure de Nuit Debout à laquelle la réalisatrice Mariana Otero se trouve d’abord mêlée en tant que citoyenne avant d’en devenir l’observatrice impliquée, désireuse de graver dans la pellicule ces journées intenses, chargées d’espoir, pour en saisir le sens profond, le préserver et le transmettre.

Nuit debout donc, comme un frémissement d’abord puis un rugissement, un essoufflement enfin avant l’abandon final : de mars à juin 2017, l’histoire renouvelée de toutes les révolutions en somme, qui surgissent d’une colère commune pour s’étioler dans l’épuisement physique et intellectuel, le ras le bol, le sentiment d’être impuissant … N’est pas anarchiste qui veut, cela demande du temps, de la constance, de l’organisation, et de la discipline, … Ces éléments étaient-ils rassemblés place de la République, alors que chacun revendique son temps de parole pour soulever des problèmes de fond … ou slamer son dégoût du monde moderne ?

Mariana Otero saisit ce feu d’artifice libertaire … qui faute d’être canalisé, ne mènera pas très loin. C’est que la canalisation des idées, des forces et des actions suppose l’orchestration des personnes et des actes en dehors des AG et des palabres sans fin, une réalité méthodologique que beaucoup rejettent comme un paramètre de l’ancien monde qu’ils vomissent … Rien de grand ne s’est fait sans passion, certes, … ni sans un minimum de bon sens et d’organisation. Et le sens des priorités, qui dicte un planning de manifestations et de démarches. Une planification où chacun a un rôle à remplir et s’en acquitte.

Alors que la loi El Khomri est imposée par le jeu du 49-3 comme une véritable menace sur le monde du travail, les revendications de Nuit debout s’évadent de par les champs fleuris de la contestation : revoir le système de vote, repenser l’éducation, l’économie, la biodiversité … un mélanges de discours, de paroles, de discussions qui réinvestissent l’esprit démocratique d’échanges et de prises de décision égalitaire … mais ignore l’urgence de la situation, le caractère concret de la lutte : Quel objectif atteindre ? De quelle manière ? Selon quel calendrier ? Avec quelle marge de négociation ? Quels alliés ? Quels opposants ?

Au moment critique où les syndicats votent l’arrêt du travail, Nuit debout s’interroge sur la possibilité de faire corps avec les grévistes, au moins de leur donner la parole pour expliciter leur démarche ; Mariana Otero filme la discussion, on sent la tension, certains rechignent à laisser les syndicalistes s’exprimer de peur d’être récupérés, parce que ces organismes aussi appartiennent à l’ancien monde politisé, rattachés à des identités partisanes précises ; un jeune homme en déduit le manque de réalisme et de cohérence d’un mouvement « petit bourgois » qui se concentre sur des faux problèmes, cette question du vote, de l’urne « funéraire » parce qu’elle ne peut donner la parole à tous de façon égalitaire.

Cela relève du théorique, non du concret. Le film entier relaie cette dissonance, dans le sentiment vague d’un immense gâchis, une sorte de Commune à rebours, visiblement bien peu dangereuse ; sous l’impulsion d’un Hollande bonhomme mais fin, on ne réprimera pas ces rassemblements, on les laissera s’étioler progressivement. Pas de place Maïdan au cœur de Paris et c’est heureux. En place d’une insurrection avortée, un certain François Ruffin qui emmènera Nuit debout de la Bourse du Travail à l’Assemblée Nationale, via le cheminement classique du vote législatif, pour y foutre le bordel que l’on sait, avec raison du reste. Ruffin, un visage parmi tant d’autres, ces anonymes que Otero regarde évoluer dans les différents groupes de discussion, et qui sont le véritable ferment de ce renouveau porté à bout de bras.

Difficile en regardant les séquences de L’Assemblée de ne pas penser en contre point à Winter on Fire, La Saga des Conti ou à Naked War : l’ensemble de ces films interroge une urgence démocratique et sociale, des situations où tout risque fort d’être perdu, y compris la vie. La question centrale n’est pas alors :  « Comment réinventer le collectif ? » mais tout simplement « comment y avoir accès ? » C’est peut-être cette urgence vitale qui a manqué à Nuit Debout pour devenir un tsunami irréversible. Et le documentaire de Mariana Otero, subtilement, sans même peut-être que la réalisatrice s’en rende compte, le laisse percevoir à chaque chapitre de cette épopée.

Et plus si affinités

https://www.lassemblee-lefilm.fr/

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