La Ruée vers l’art, marché spectaculaire ou cheminement d’une folie ?

Pour une fois ce n’est pas d’exposition que nous traiterons ce soir mais d’un film. Un documentaire signé Marianne Lamour, un documentaire sur le monde de l’Art :

La Ruée vers l’art. Le jeu de mots est subtil mais on ne peut plus juste, n’est-ce pas ? Car ici on ne vous parle pas de petites galeries ou de sites internet spécialisés, de squats ou d’émergents, non. Ici, Marianne Lamour suit les pas des enquêtrices Danièle Granet et Catherine Lamour pour pénétrer l’univers très fermé, très sélect et complètement fou des collectionneurs de haut vol. Et un marché qui frise le démentiel par les sommes astronomiques qui y transitent, les carrières foudroyantes qui s’y enracinent, les méthodes étonnantes et spectaculaires qui s’y emploient.

Biennales, ventes privées, expositions, ateliers d’artistes, … à elles trois elles ont passé au peigne fin cet univers unique qui a transformé l’objet d’art et son créateur en produits à très haute valeur ajoutée qu’on enferme dans des bâtiments sécurisés comme des coffres forts qu’on vend au terme d’enchères vécues comme des affrontements de gladiateurs. Et les fortunes de la planète d’investir dans des oeuvres non par goût mais par calcul, pour spéculer ou pour montrer leur puissance. Un véritable théâtre du pouvoir.

Construit avec rigueur, tourné avec efficacité et discipline, alternant interviews, portraits, visites d’évènements, ce cheminement nous conduit d’étape en étape et en termes simples et concis sur un circuit déterminé dont l’épicentre doucement mais sûrement se modifie. Ou quand la mondialisation se saisit d’un univers codifié à l’extrême pour en renverser les règles. Et la grande question s’inscrit au travers de ces pérégrinations : de l’Art, que reste-t-il après cette déferlante insensée ?

Le documentaire et les révélations qu’il porte est tellement marquant et bien ficelé que j’ai décidé d’en savoir plus, … et d’interroger la réalisatrice. Marianne Lamour s’est prêtée au jeu, et son approche permet de mieux cerner le propos et ce monde trompeur où la profondeur intellectuelle et de la création pure cède trop souvent le pas sur l’argent et le jeu des apparences. Interview.

Comment vous est venu ce projet d’enquête sur le monde de l’art et l’idée d’en faire un documentaire ? Pourquoi traiter ce domaine spécifique ?

Les manifestations d’art contemporain sont omniprésentes dans la société d’aujourd’hui, j’étais choquée par les prix extravagants annoncés pour des œuvres  dont la valeur et la pérennité sont loin d’être évidentes, choquée aussi par le contraste entre les effets de la crise économique dans des pays comme la Grèce, l’Espagne et les centaines de millions dépensés en quelques minutes dans les salles de vente, interloquée aussi que la bourse s’effondre  et que le marché de l’art continue à s’emballer. J’ai commencé à vouloir comprendre ce qu’il se passait. Habituée à pénétrer des univers qui me sont étrangers, j’ai voulu emmener les spectateurs dans un monde que peu de gens connaissent de l’intérieur.

Comment êtes vous passée de l’écriture d’un livre à celle d’un scénario ? Le livre sera-t-il néanmoins édité en appoint du film ?

Je ne suis pas passée de l’écriture d’un livre à celle d’un scénario. En parlant avec les auteures du livre, Grands et petits secrets du monde de l’art, j’ai vu une façon de m’immiscer dans leur travail et de les filmer dans leur enquête. Je ne sais pas si il y aura une réédition du livre (il y en a déjà eu sept) mais ce serait une bonne chose.

Vous avez rencontré plusieurs intervenants clés de ce milieu sélect et secret. Pourriez-vous dresser le portrait du collectionneur type ?

Il y a plusieurs types de collectionneurs : ceux qui achètent avec leurs yeux et ceux qui achètent avec leurs oreilles. Les premiers sont de véritables amateurs qui courent inlassablement les galeries, les expos, les musées, ils ont l’œil exercé et sont des passionnés. Les autres sont ceux qui entendent dire que tel artiste est « bankable », que sa côte va monter, ceux-là achètent plus par calcul et ont des attitudes de boursiers.

– Quels problèmes avez-vous rencontrés durant cette enquête ? Durant ce tournage ?

Au début, nous connaissions très peu le milieu. Le monde de l’art est un monde clos où les non initiés ne sont pas forcément pas les bienvenus. Nous avons dû nous appuyer sur des personnalités souvent très singulières qui ont bien voulu nous ouvrir certaines portes. Par ailleurs, j’étais seule avec une petite caméra de poche et je n’inspirais pas la méfiance que l’on peut inspirer dans ce milieu avec une équipe constituée. Nous passions relativement inaperçues et nous avons eu de la chance. Nous nous sommes trouvées au bon moment où il fallait. Ce fût long et parfois difficile.

Ateliers d’artistes, investissements financiers, … le schéma décrit rappelle l’organisation de la filière artistique à la Renaissance et plus spécifiquement la main mise des grandes familles régnantes sur l’art (cf les Médicis). Y a-t-il eu changement depuis ou le principe est le même ?

L’organisation de la filière artistique à la Renaissance n’était pas de produire toujours plus pour vendre, ni à des fins spéculatives. Il y avait de grands mécènes amoureux de la peinture, plus attaché à la gloire qu’à l’argent. Sans remonter jusqu’à la Renaissance, les grandes fresques mexicaines de Diégo Riviera étaient de véritables chantiers avec échafaudages et collaborateurs, mais l’artiste avait lui-même le pinceau à la main, il s’agissait de produire des œuvres originales et non pas de reproduire à l’infini des objets destinés à la vente. Les artistes contemporains qui ont de grands ateliers ne contribuent plus eux-mêmes à la fabrication des œuvres, ils produisent une idée a partir de laquelle ils envisagent des séries en fonction de la demande. Ils n’exécutent plus, ce ne sont plus des artistes au sens artisanal du terme

Vous avez dû suivre le flux des biennales au travers du monde. Cela suppose un coût. Quel a été le budget voyage exactement ? Par rapport à celui du film ?

Ce qu’il y a de plus notable, c’est que l’art est le marché de l’art sont maintenant entrés dans la mondialisation. Nous ne pouvions rendre compte de cet univers qu’en faisant pratiquement le tour du monde à la rencontre des acteurs majeurs, où qu’ils soient, c’est à dire, des collectionneurs, des artistes, des conseillers en art, des conservateurs.  Ce n’est malgré tout pas un film très cher dans la mesure où nous étions en équipe réduite. Mais c’est une question à poser de préférence aux producteurs.

On imagine que vous n’avez pas pu tout révéler de ce que vous avez découvert. Comment avez-vous sélectionné les informations pour un rendu clair et convaincu ?

Nous avons accumulé des centaines d’heures de rush et petit à petit, nous avons trouvé une ligne éditoriale. Un film doit avoir un axe clair, une colonne vertébrale autour de laquelle organiser le récit, cela implique en effet des choix douloureux. Mais dans ce genre de film, l’apport du montage est très important et les monteurs qui ont un œil neuf sur le sujet m’ont aidé à privilégier les scènes les plus marquantes sur le sujet et à cerner les personnages que l’on retrouve tout au long du film.

Comment le film a-t-il été réceptionné par les milieux que vous décrivez ? Votre enquête était-elle attendue ?

Nous n’appartenons pas au milieu de l’art, on ne se positionne pas comme critique d’art. Ce film ne s’adresse pas aux initiés ni aux spécialistes auxquels nous n’avons rien à apprendre, ce qui est loin d’être le cas du grand public. Je m’adresse à un public qui, comme moi-même, s’intéresse au phénomène de société super médiatisé du monde de l’art contemporain sans jamais avoir les clés qui permettent de démêler ce qui a trait à la création artistique et à la manipulation financière. De toute façon, l’idée de base de notre film n’est pas de parler du contenu de l’art, mais de la manière dont les changements de société l’influencent. L’art est révélateur de notre société.

Selon vous, quels sont les impacts de cette chevauchée financière débridée sur la création artistique ?

Dès lors que l’art est devenu un objet de spéculation, ce particulièrement depuis 2008, il y a forcement  une distorsion : aujourd’hui les artistes contemporains se partagent 13% du marché mondial des ventes aux enchères, tandis que des centaines de milliers d’artistes ont un revenu inférieur à 2000 € par mois, c’est le cas des quelques 15 000 artistes inscrits à la maison des artistes en France. Aujourd’hui pour être reconnu, un artiste doit avoir une carrière internationale, être « mondialisé » en quelque sorte.

Si demain les grands groupes et les millionnaires arrêtaient d’acheter, que deviendrait selon vous le monde artistique ? En quoi ce phénomène redéfinit le rôle de l’art dans notre société ? Le rapport mercantile à l’art a-t-il transformé la perception du grand public ?

Peut-être un retour à la liberté et à l’artisanal. Les artistes ont existé de tous temps, avant de devenir des objets de commerce. L’art transformé en marchandise n’est pas forcément un progrès dans la marche du monde

Dans cette enquête, vous n’abordez pas l’existence de gros acteurs Internet comme Artprice ou le développement de filières parallèles comme ARTshopping ou les filières underground ? Pour quelle raison ? Cela pourrait-il faire l’objet d’un complément d’enquête ?

Ce n’est pas le sujet de ce film, peut-être l’objet du prochain. Le sujet de notre film, c’est de montrer comment la mondialisation a fait exploser les circuits classiques du monde de l’art, a transformé l’art en marchandise et parfois même les artistes en marques reconnaissables tout autour de la planète, comme Damien Hirst, Jeff Koons et Takashi Murakami.

Des émissions comme Cash investigation, des documentaires comme Au bonheur des riches amènent des problématiques similaires à celle traitée dans votre enquête. Le sujet plaît et intrigue si l’on en juge par l’intérêt des producteurs et les taux d’audience. Selon vous pourquoi cet engouement pour les dessous de la finance ? Quelle est sa signification ?
 Il ne s’agit pas dans notre esprit de révéler les dessous ou les intrigues du monde de l’art mais de mettre en perspective toutes les informations dispersées qui ne permettent pas d’avoir une vue claire de la manière dont fonctionne un milieu qui préfère vivre à l’abri des regards indiscrets. Ce que le film révèle, c’est que l’art est l’un des derniers marchés non régulés de la planète. A la bourse le délit d’initié est réprimé, dans le monde de l’art il est recommandé. C’est tout de même curieux. Il y a, dans cet univers, une redistribution des cares. C’est ce que j’ai voulu montrer.

Un grand merci à Marianne Lamour pour ses explications.

Et plus si affinités

http://www.rezofilms.com/distribution/la-ruee-vers-lart

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