Ker, Dombasle et Graetz : fugues émotionnelles par un après-midi de novembre …

Voici quelques unes des questions les plus personnelles que je désirais leur soumettre :

  • Album de l’intime : en quoi fut-il révélateur ? Initiatique peut-être ?

  • Tous deux personnalités fortes qui embrassent joies et tourments : dans le binôme qui est la lumière ? Qui est l’ombre ? Les choses sont-elles si nettement réparties ?

  • Comment travailler ensemble quand on a des personnalités que d’aucun qualifierait d’opposées ? Ne s’agirait-il pas plutôt de complémentarité … et d’une grande complicité ? Il y a des coups de gueule ? Des tentatives pour déstabiliser l’autre ?

Connerie ! Des anguilles de l’envergure d’une Dombasle ou d’un Ker ne se laissent pas prendre à ce genre de filet, qu’ils vont vite trouer de leurs petits crocs d’ivoire, c’est certain. Tandis que je m’installe discrètement dans l’un des confortables fauteuils d’une suite privée de la prestigieuse Réserve, je comprends le supplice qui m’attend si je ne change pas très vite le cap. C’est que mon prédécesseur a bien du mal à gérer un Nicolas Ker éméché par le vin blanc qu’il absorbe en série, et une Arielle Dombasle aérienne certes mais diablement retranchée derrière sa tasse de thé dans un discours des plus conventionnels, ressassé d’interview en interview.

Bref si je veux découvrir ce que cachent les mystères de la si belle Rivière Atlantique, j’ai intérêt fissa à changer de disque, me tatant pour savoir si je joue sur le sombre velours de la préciosité gothique ou si je fonce en mode riot punk girl. On va vite le savoir : les journalistes qui me devancent cèdent la place. En piste, pour le meilleur et pour le pire ! « The ARTchemists » tatoué sur l’épaule, j’exhibe les 14 lettres rondement amenées dans la conversation pour faire comprendre à tout ce petit monde que je ne vais pas me laisser marcher sur le dictaphone, et qu’il semblerait bien qu’on vienne des mêmes contrées zébrées.

Coup de poker … qui rafle la mise. Le ton change. Entre gens de bonne compagnie intellectuelle, on s’entend toujours, et là force est de constater que le courant passe bien. On s’en amuserait presque. Sur le mode d’une conversation de potes, je laisse les choses prendre leur rythme naturel. C’est d’autant plus aisé que nous sommes tous crevés d’une journée interminable, que l’heure entre chien et loup, ce moment du crépuscule bruineux des débuts d’hiver transis, est contredite par la chaleur du lieu, cosy à s’en pâmer dans ces vastes sièges aussi absorbants que des plantes carnivores. Comment ne pas fondre du reste quand Dombasle/Circé me propose une tasse de thé de sa voix d’enchanteresse ? Et de s’évanouir dans les couloirs en quête du britannique breuvage quand je lui dis oui, ravie de me complaire.

Aussi, oubliez en cet instant les photos qui ornent l’introduction de ce récit, c’est de la pure mise en scène : peu de maquillage, un long pantalon de jersey, un grand pull d’étudiante, les cheveux lâchés, la dame est ici sans fard et avouons-le, cela lui va bien. Quant à Ker le maudit, de noir vêtu comme à son habitude, il se vautre voluptueusement dans son sofa, la voix éraillée par la clope et les spiritueux. Coupant la parole sans fin, il le sait, s’en excuse, … ce n’est pas un rustre que ce garçon cultivé, mais comment voulez-vous faire quand votre cerveau va dix fois plus vite que votre langue ? Inaudible deux mots sur trois, qu’importe, c’est toujours le dernier vocable prononcé bien haut qui éclate comme une grenade dans une avalanche de rire gargantuesque, pour épurer le gromelot de poète écorché à s’en ravir, quoi qu’il en dise dans sa timidité, sa grande pudeur.

Quelque chose de lui est mort à Phnom Penh en 75, dans un Cambodge réduit en cendres par la folie des hommes ; et paradoxalement c’est la sa grande puissance, à cet homme, ce point de rupture engendrant bien au chaud dans les méandres de son esprit la fulgurance musicale qui désormais l’habite tout entier. Le dévore. L’anime. « L’œuvre frappe ; la porte s’ouvre » ; surgit « la chanson qui veut naître », à l’auditeur de s’en saisir pour s’y reconnaître, m’explique Ker avec une sincérité désarmante, alors que je lui avoue mon amour pour « The other sister ». Fulgurances donc, en série, constantes, impromptues, polluantes et libératrices à la fois, devant lesquelles l’artiste n’a d’autre choix que de s’incliner. Autant dire que l’entourage professionnel de Nicolas doit s’adapter aux coups de Trafalgar quasi médiumniques du bonhomme et à son rythme frénético-décalé, qui perturbe les limites diurnes et nocturnes pour recomposer le rapport au temps. Triés sur le volet, ses collaborateurs s’apprêtent à chaque seconde pour embrayer à la suite de ce tourbillon ambulant, recueillant au pied levé ses nouveaux nés sonores dégoulinant de placenta mélodique afin d’en façonner les contours en route vers l’harmonie des sphères.

A ce jeu, Henry Graetz excelle : le troisième larron de la bande, visage poupon d’adolescent, voix trainante de dandy et pratique émérite du violon. Cet amoureux transi de Vivaldi et de la brit pop 60’s – c’est à lui qu’on doit les consonances si Amicalement vôtre de l’album – a pris en main les arrangements très arrangeants du flot tourbillonnant qui emporte ce vaisseau créatif mené par la tranquille figure de proue de Dombasle la céleste. Il a conscience de son rôle : « Nicolas est une puissance rock à faire sonner tout de suite ». On le sent investi, inquiet ; pour sûr c’est lui l’accoucheur, l’homme de l’ombre, le fidèle lieutenant, secondé en cela par Luc Rougy et Arthur Peschaud. Il me demande avec une pointe d’anxiété si je trouve l’album trop noir, trop sombre, imparfait, je lui réponds qu’au contraire, j’ai été bluffée par l’énergie, la rigueur des orchestrations, il enclenche en m’expliquant que le caractère dépouillé de certains morceaux découle des contingences d’enregistrement, parfois minimalistes : pourquoi ensuite placer une batterie là où une boite à rythme a fait sens au premier coup ? Vous comprenez un peu mieux comment a surgi cet album ? Par surprise bien sûr !

« Arielle est venue faire les chœurs sur un de mes titres » me raconte Ker, du coup il en a composé un autre, puis un autre, puis un autre … et ils se sont retrouvés avec un récit complet sur les bras, comme d’autres font un gosse par hasard. Et y trouvent un grand bonheur. Elle a posé sa voix, il a ajouté la sienne, chacun a puisé en soi des souvenirs, des sensations, pour conter un intime en reflet, dont la nostalgie ne freine en rien la prodigieuse vigueur, proche d’une résilience chantée. Accord des timbres explorés à l’unisson, personne n’empiète sur l’espace de l’autre, malgré la ritournelle des sentiments contradictoires, colère, lumière. « Je suis la colère » revendique Ker, un brin bravache. Mouais … franchement je n’aimerais pas subir l’ire de votre belle complice, Ker très cher, la dame a beau être mince et souple comme une liane, affable, souriante et bienveillante comme une fée alors qu’elle me sert du Earl Grey généreusement, elle peut, ce me semble, user sans vergogne du fouet pour fustiger les fâcheux de manière fatale.

Ne parle-t-elle pas d’affuter les mots pour combattre la bêtise ? Nous abordons un instant le statut de l’artiste, dans cette société si matérialiste où la bassesse fleurit avec une aisance certaine : « l’artiste est un animal de plus en plus chassé » alors qu’il est le « liant des sociétés » constate-t-elle, ajoutant que les quotas de représentativité ne sont rien d’autre que des « béquilles » (je le savais bien, qu’elle ne se laisse pas faire, la Arielle). La montée des extrêmes, des intolérances, religieuses et sociales ? Que faire ? « Partir » conseille Ker qui appuie son propos en citant tous les réalisateurs allemands réfugiés aux USA à l’heure du nazisme. Moins tranchée, Dombasle n’a pas l’air prête à lâcher une once de terrain. Étonnant chez cette infatigable bourlingueuse qui place l’errance désirée au coeur de La Rivière Atlantique, comme la définition de son patrimoine familial et de son ADN intellectuelle. Décidément une walkyrie sommeille dans les replis de la nymphe. Partir, oui, à sa guise … fuir devant l’adversité et l’abrutissement général, c’est inconcevable.

Antagonistes, nos deux loulous ? On pourrait le croire, à les voir se chamailler à longueur d’interviews, l’une précieuse et racée, l’autre provocateur et rustre. Attitude que tout cela, le secret est qu’ils disent la même chose avec des mots différents, et qu’ils s’en amusent, jonglant plaisamment avec cette « force d’intensité immédiate » que chacun produit en continu, dans un « partage d’admirations » réciproque : nous en sommes justement à aborder le punk et le gothique, conservatisme étique contre roman noir, Jeffrey Lee Pierce, biblique aboutissement de ce que Jim Morrisson n’a jamais pu être selon Ker, Schubert et ses lieds, la musique élisabéthaine, Haendel et Purcell, chers à l’âme d’Arielle … quand la petite voix de Maud l’attachée de presse nous rappelle les contingences matérielles de ce bas monde. C’est qu’une heure au moins s’est écoulée à deviser, et que Ker, Dombasle & Cie ont une série de soirées à parachever sur le feu.

En effet, ce 16 novembre au soir, la petite tribu s’apprête à investir le Salo, flambant neuf, pour trois nuits de folie artistique, avec dans son sillage groupes, musiciens et petites surprises dont à ce moment on ignore tout (en ont-ils eux même notion en cet instant ?). J’émets l’éventualité d’une mise en scène, remballe ma question en voyant leurs têtes, Nicolas en rajoutant une couche en me montrant via son téléphone un passage du concert de la Nuit Blanche au Grand Palais dont il est très fier, synonyme de joyeux bordel et d’envolée quasi chamanique : il faut « être dedans », « vivre l’instant ». Ok on oublie pour la scénographie, on parlera de performance / happening / impro, avec carte blanche au dieu Hasard, et l’appui actif de Mesdames les Muses, convoquées à l’ultime seconde. La formule fera salle comble, on le constatera ultérieurement. Pour l’heure, il faut se quitter.

Et quid de l’avenir ? Eh bien il est enclenché, avec un concert en vue au Café de la Danse le 16 décembre, et cette solide complicité qui relance la question du challenge, essence indispensable à ces boulimiques de la création hors normes. On imagine mal ces deux là se lâcher dans la nature après pareille vibration. Il semblerait que Ker ait poussé Dombasle à reprendre la caméra pour le filmer lui, me confie-t-il, histoire que la dame renoue avec ses amours cinématographiques initiales. A suivre donc, ainsi que les 3 ou 4 albums d’avance qui gravitent dans la nébuleuse cérébrale de Sieur Nicolas. Non, pas le prochain Pony Hoax paré au lancement pour début février 2017. D’autres albums, qui dansent la gigue dans cet esprit sans repos : tempête sous un crâne, Hamlet n’est pas loin, nous terminons en évoquant Shakespeare … des bisous pour se dire au revoir, sincèrement, après ces fugues émotionnelles … je quitte la pièce pour retourner dans la tourmente du quotidien … voilà. Le reste n’est que littérature.

Parmi les photographies, on trouve celles de  Antonin Richard et Amélie Lengrand.

Un grand grand grand merci à dame Arielle pour son sourire, sa confiance et le thé, à Nicolas Ker pour sa franchise et sa ferveur, à Henri Graetz pour son implication. Merci à tous les trois pour ce beau moment.

Et plus si affinités

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