Kaiser Karl : Lagerfeld ou l’art d’anticiper l’air du temps

19 février 2019 : Karl Lagerfeld rend son dernier soupir. Il laisse derrière lui des dizaines d’enseignes de mode orphelines dont Fendi et Chanel, des collections superbes, son chat adoré, une tranchée creusée profond dans le paysage fashion international … et une silhouette identifiable entre toutes, auréolée de mystères soigneusement entretenus. Mystères que beaucoup tentèrent de percer dont Raphaëlle Bacqué avec la biographie posthume Kaiser Karl.

En deux cent cinquante pages d’une écriture énergique et cadencée, celle qui avait déjà approché le maître au travers d’une série d’articles publiés par Le Monde revient sur une épopée créatrice hors du commun, où se croisent Yves Saint Laurent, Jacques de Bascher, Anna Piaggi, Antonio Lopez, Andy Warhol et tant d’autres … En pleine folie 70’s, Lagerfeld s’enracine dans le paysage de la mode, des tendances et de la jet set, sans jamais perdre la tête. Pas de drogue ni d’alcool, pas de sexe, un intellectuel prussien ascétique qui s’enivre de culture, de beau, d’inventivité, de nouveauté.

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Et se positionne indubitablement à l’opposé de l’incandescent YSL avec qui il partagera les amours perverses de de Bascher. Mais Lagerfeld ne peut se résumer ainsi : l’auteure explore surtout la manière dont ce surdoué façonne son image, forge sa légende, avec une rare intelligence, un sens inné des médias, cette manière de respirer les mutations stylistiques, ce que veut la rue. Et cette formidable force qui l’amène à collaborer avec plusieurs marques à la fois, à dessiner sans fin, à inventer au quotidien.

Des robes, des accessoires, du linge de maison … Pour les grandes maisons, les enseignes de fast fashion. Partout, ce diable d’homme laisse sa marque, durablement, puissamment, quand tous les autres s’éclipsent à la longue, se fatiguent au fil du temps. Un marathonien, une mécanique de régularité, un bourreau de travail … un ogre. Qui dévore tout, repère les talents, les protège, les évince. Éloigne de lui le laid, la souffrance, la mort … ou pas. Généreux, sévère, peau de vache souvent, ironique, décidé. Adulé et insupportable, mais toujours présent, malgré le passage de la Faucheuse.

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Au travers de son parcours, c’est aussi l’émergence de l’industrie de la mode qu’on découvre, ses codes, ses exigences, sa médiatisation, ses impératifs marketing. On saisit par ailleurs la logique de la peopolisation, l’incontournable, redoutable exercice de la sculpture de soi, comme une arme supplémentaire pour imposer sa création aux yeux du monde. Né riche et allemand, déboulant à Paris au lendemain de l’Occupation, Lagerfeld aurait pu sombrer dans l’inaction et l’opprobre, devenir un Frédéric Moreau de plus. Il n’en fut rien.

C’est cette volonté de percer et de durer qui demeure en mémoire et que Kaiser Karl met en évidence. Ainsi qu’une méthode de travail éprouvée, fondée sur la curiosité, la patience, la précision, la documentation, une vision à 360°, une acuité d’analyse englobant aussi bien l’acte de créer que la démarche commerciale. A ce titre, cette biographie peut se lire comme un manuel de stratégie, une mine de renseignements et d’idées à prendre.

Et plus si affinités

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