Festival Ecrans Britanniques / Rush 2 : Sinker, tailor, soldier, spy – Thomas Alfredson

Ils sont cinq à la tête de «The Circus », les services secrets britanniques. L’un d’eux est un agent double, une taupe, … un traître. Lequel ?

Voici en peu de mots l’intrigue proposée par John Le Carré dans Sinker, tailor, soldier, spy, l’un des plus célèbres romans d’espionnage qui soit, et une référence pour nos cousins britanniques qui ont pu en apprécier une version télévisée historique (1979) menée bille en tête par un Alec Guinness au sommet de sa forme.

30 ans et des brouettes plus tard, c’est une adaptation filmée qui reprend le parcours en eaux troubles de Georges Smiley, espion taciturne et déterminé :

Disons le tout de suite, le film n’a pas fait l’unanimité dans les rangs du public nîmois venu assister à l’avant première au Sémaphore : histoire embrouillée, personnages difficilement identifiables, longueurs insupportables … pourtant le trailer argumentait largement sur la qualité d’un film qui candidate par ailleurs dans une floppée de compétitions type Oscars, Césars britanniques et j’en passe. Et personnellement je plussoie à l’inverse de mes voisins de fauteuil (on a pas dû voir le même film, c’est pas possible) : hormis une intrigue de première bourre, servie par des acteurs absolument incroyables de justesse et de retenue (Gary Oldman grandiose), ce film est quasi un docu-fiction sur la triste condition de barbouze, et comme le dira fort justement une spectatrice au sortir de cette première projection du festival Ecrans Britanniques : « je n’aurais jamais pu être espion ».

Je confirme, ma brave dame, moi qui me suis paumée pour trouver l’entrée de la soirée d’inauguration du même festival, qui aie sillonné toute la ville à la recherche de la soirée sans mettre la main dessus et le pied dedans, pied que j’ai réussi à tordre du haut de mes 2cm de talons en glissant sur le verglas qui recouvrait progressivement Nemausus City by night et grand froid polaire.J’aurais décidément fait une Mata Hari pitoyable et très vite repérée/fusillée, en comparaison avec les trésors de patience, d’ingéniosité, de réflexion et de dissimulation dont font preuve ces messieurs plongés dans les tourmentes d’une guerre froide qui gèlent les relations diplomatiques comme la température glaciale les rues de Nîmes.

De vie privée point, ou saccagée très rapidement (l’un des personnages se voit obligé de « larguer son compagnon » sans explication aucune pour en assurer la protection et éviter que ce grand amour ne devienne ultérieurement une cible). Ambiance donc et exit l’image héroïque et casanovienne de James Bond avec ses girls, ses belles bagnoles et son whisky.  Là le whisky, on le boit pour gérer le stress qui ronge inexorablement, oublier la violence et les tortures, tempérer les moments de doute … Les clopes, on les fume en série pendant les longues heures de filature et écoute, visionnage de documents, analyse et recoupement de preuves. Des enquêteurs, des limiers, des renards, qui s’activent pour neutraliser le camp d’en face, avec une patience d’araignée, …

Outre un casting exceptionnel (John Hurt, Colin Firth, Thomas Hardy, Ciaràn Hinds, …) dont pas une des têtes d’affiche ne tire la couverture à soi, un acteur principal qui donne vie au mythique Georges Smiley par la force même de ses silences  (Gary Oldman, posé, calme, observateur), le film est servi par une image froide, des couleurs sombres, tirant vers le bleuté et le brunâtre, un grain épais, … des décors vintage à mort (vieilles affiches, téléphones à cadran, …) soigneusement choisis pour accentuer le décalage perpétuel et l’étouffement constant dans lequel vivent ces hommes de l’ombre (la scène de meurtre tournée à Budapest dans un passage à l’architecture sombre et tourmentée relevée de mosaïques dorées, les bureaux du « Cirque » où chacun s’enferme dans son bureau/alvéole, la chambre rose sale où les soviétiques torturent leurs prises, …) …

Des scènes de violence justement qui frappent comme un coup de poing parce qu’elles ne font pas surenchère, et placent meurtres et exactions physiques dans le quotidien des ces êtres comme une banalité triste mais inévitable (de fait l’exécution brutale d’Irina, la transfuge russe rappelle en une micro seconde que tous ne sont que des pions dans une gigantesque partie d’échecs dont personne ne maîtrise l’issue).

S’il ne donne ni dans le pathos ni dans le spectaculaire, le réalisateur serre ses personnages au plus près pour cerner leurs émotions, leurs peurs, leur concentration … plans rapprochés, travellings, la séquence d’intro où l’on voit le héros tout juste mis à la retraite quitter les bureaux de l’Intelligence Service sous le regard effaré de ses collègues est un grand moment, celui où il revient aussi. Un traitement qui n’est pas sans rappeler la manière dont Scorcese filme la mafia, et notamment la scène anthologique de Good fellows où le héros entraîne sa compagne dans les cuisines d’un night club. Idem pour le plan qui présente le cadavre à peine abattu du traître et celui du personnage de Joe Pesci dans le même film.

De fait, Sinker, tailor, soldier, spyLa Taupe en version française – se situe intelligemment sur la frontière qui sépare l’Histoire en marche de l’affect avec lequel ceux qui la tissent en coulisse la vivent dans les tréfonds de leur être. Et cette première séance du festival Ecrans Britanniques de rassurer les amateurs de grand cinéma : on peut aujourd’hui encore faire des films de très large envergure sans pour autant tomber dans le voyeurisme et l’exagération.

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