Le Faiseur : Balzac et l’éternel spéculateur

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A ceux qui pensent dur comme fer que la finance est un mal moderne, je conseille fortement de lire Le Faiseur de Balzac et d’en visionner la version de Pierre Franck, servie par l’éblouissant et retors Jean Le Poulain. Écrite par le père de La Comédie humaine qui délaisse là l’écriture romanesque pour s’essayer avec fougue au théâtre, cette comédie pour le moins acide met en lumière les tours de passe passe perpétuels de Mercadet, faiseur d’affaires à la limite de la ruine, endetté jusqu’aux yeux, poursuivi par ses créanciers, prêt à tout pour rebondir y compris marier sa fille à un riche parti en faisant croire qu’elle est dotée confortablement.

Bien évidemment rien ne se passera comme prévu, et si le happy end tient du deus ex machina, il n’est pas une fin en soi, puisque le propos est de avant tout de montrer la folie spéculative d’un homme fasciné par l’argent … et la manipulation d’autrui. Le portrait de ce boursicoteur impénitent rappelle la démence des héros de Molière, protagonistes frappés d’obsessions sociales aussi saugrenues les unes que les autres. Ici l’idée fixe est de s’enrichir à partir de rien, en trompant son monde. « Finalement, honnête c’est plus facile » constate Mercadet au terme de sa course contre la montre, … mais c’est beaucoup moins drôle. Quid du pouvoir ? Quid du frisson ? Quid du challenge ?

Eh oui le « faiseur » est un joueur, irrécupérable, aveuglé, qui détruit tout, même le bonheur et la sécurité de ses proches, pour assouvir son appétit délirant, pour briller, dominer l’autre et s’imposer comme un imperator au cœur des usuriers, des banquiers, des prêteurs et des agents de change. Car se faire prêter de l’argent, c’est prouver sa valeur, affirmer à la face du monde qu’on est probe, viable, sécure … même si c’est loin d’être le cas. Difficile en regardant Mercadet enfumer son entourage de ne pas penser aux golden boys et autres traders d’aujourd’hui. Surtout quand le Monsieur se mêle de politique, épaulant un futur gendre aussi roublard que lui dans ses prétentions ministérielles.

Du vent, du rêve, du mensonge … peut-on construire une économie, une société viable sur du sable balayé par du vent ? Avec son ironie coutumière, son verbe mordant et son sens de l’observation, Balzac interpelle le public de toutes les époques pour dénoncer cette imposture. Car Mercadet, comme ses semblables, est incurable. Pour nous en convaincre, Jean Le Poulain façonne un géant faussement bonhomme, qui instrumentalise sa famille, écrase les obstacles sur sa route, s’accommodant d’un système social sans pitié pour les faibles et les pauvres. Et ses accents font peur car ils se confondent avec les discours économiques actuels, les comportements duplices des politiques et des PDG.

Très classique, la mise en scène de Pierre Franck ancre l’intrigue dans son contexte originel, le Paris de la Restauration livré aux manœuvres des capitaines d’industrie et de la haute bourgeoisie d’affaire. C’est un bien, car datée de 1977, cette lecture fidèle établit la passerelle entre ce socle initial et le début historique de l’économie financière dont nous constatons aujourd’hui les retombées catastrophiques pour le bien être des nations, des hommes et leur environnement. La leçon est rude, la morale sans appel : désormais inscrits, banalisés dans le paysage moderne,les « faiseurs » font de moins en moins le beau temps, toujours plus la pluie. Balzac nous rappelle qu’à leurs yeux c’est la normalité éternelle des choses, et qu’à ce titre tout dialogue est impossible.

Que faire alors pour se débarrasser de ces frénétiques, pour qui la vie d’autrui n’a pas de substance, qui ne jurent que par l’actionnariat qui vampirise la valeur des choses ? Aucune réponse n’est apportée, en bon réaliste qu’il est, Balzac ne juge jamais, même si on sent sa désapprobation. Il laisse le spectateur faire sa propre analyse, choisir son propre positionnement. Prendre conscience. Se révolter. Agir ?

Et plus si affinités

http://www.ina.fr/video/CPA85103249

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