Color my skin : démocratiser la culture tatouage … ou énoncer ses lettres de noblesse ?

Ceux qui nous suivent régulièrement le savent, le tatouage est un invité récurrent de The ARTchemists et cela depuis la naissance du webmagazine ou presque. Nous sommes en effet fermement convaincus que cette discipline a valeur d’art et sera reconnue comme telle un jour. Nous avons du reste maintes fois abordé le sujet avec Anne et Julien, Tin-tin, nous avons suivi l’exposition Tatoueurs tatoués, le Mondial du Tatouage, chroniqué le trait de plusieurs tatoueurs émergents … Bref nous suivons les évolutions de cet univers avec attention et curiosité.

C’est qu’il suscite bien des vocations. Parmi elles l’action de Color My Skin, média spécialisé qui explore les arcanes de l’encrage via un site web et une chaîne Youtube. Au programme des dizaines de vidéos de belle facture, interviews d’artistes, report sur des conventions, découverte de salons, ainsi qu’un documentaire Hands & Needles : In Memoriam, Transmission d’un Héritage dédié au travail et à l’univers de Mikaël de Poissy et des articles rédigés dont les problématiques originales tranchent avec la récurrence des sujets habituels.

Bref de la très belle ouvrage, propulsée par une équipe de jeunes passionnés qui se sont progressivement organisés pour construire une véritable entreprise. On apprécie le défi d’autant plus que les organes de presse spécialisés ne manquent guère. Mais Color My Skin se singularise par la pertinence de sa réflexion, le choix de ses thématiques, un style énergique et rock assorti d’une approche d’expert, … le tout hybride l’esprit aventureux du biker, l’élégance un brin dévoyée du dandy et l’exigence analytique de l’intellectuel pour annuler l’image populaire du tatouage rebelle et marginal.

Autant de paramètres qui attisèrent notre intérêt. Nous avons donc rencontré Erwan Roudault, l’un des initiateurs de ce projet ô combien ambitieux. Lui-même tatoué, il combine des études de communication, sa fonction d’entrepreneur et son travail d’explorateur avec autant de sérieux que d’implication. Il a volontiers répondu à nos questions, explicitant ainsi ce parcours, cette volonté de produire un discours pensé et précis, abordable par tous certes mais sans sombrer dans la vulgarisation. L’objectif premier de Color My Skin est peut-être de démocratiser la culture tatouage, mais au travers de ses explications, on se demande vite s’il ne s’agit pas au final d’ énoncer ses lettres de noblesse ?

La passion du tatouage

Présentez-vous, votre âge, votre parcours …

Erwan, 22 ans, étudiant, entrepreneur, rêveur multi-fonctions. J’ai eu un parcours assez sinueux : Première S, Terminale L, Hypokhâgne, Fac de Droit, et finalement trois années d’études dans le domaine de la communication (deux autres à venir après ça).

Vous êtes un passionné de tatouage. D’où vous vient cette attirance ? Pourquoi ce goût ?

Difficile à dire. Je pense que ça a commencé grâce à mon cousin, qui, alors que j’étais tout jeune, était déjà tatoué. Je trouvais ça génial et vraiment impressionnant esthétiquement. Après ça j’ai évolué en écoutant beaucoup de métal, un milieu où le tatouage est plus que représenté. Assez naturellement je pense que j’ai eu envie d’adopter les codes du milieu dans lequel j’évoluais. Et à partir d’un moment ce mimétisme s’est transformé en passion, puis en obsession. Je crois d’ailleurs que j’aurais pu choisir de ne pas m’intéresser au tatouage avec autant de ferveur, et que cette passion est vraiment un choix, plus qu’une fatalité.

Vous êtes tatoué en plusieurs endroits du corps. Comment avez-vous choisi vos motifs ? Pourquoi cette volonté de recouvrir votre peau ?

Par affinité, et généralement très spontanément. J’ai des centaines d’idées de motifs que je souhaiterais voir sur ma peau. Si c’était possible j’aurais des dizaines de peaux différentes, chacune avec un style de tatouage différent. Mais ce n’est pas le cas, donc je me contente des mètres carrés de peau vierge qu’il me reste.

Il n’y a pas de vraie volonté derrière. C’est purement esthétique. J’ai arrêté de mettre du sens derrière mes tatouages lorsque je me suis rendu compte que je changeais. Mes premiers étaient très personnels, et les derniers sont juste une manière de graver une rencontre dans ma peau.

Qui sont vos tatoueurs ? Comment s’est opérée la rencontre, le choix ? Sur quelles bases ? Comment qualifiez-vous la relation tatoueur/tatoué ?

Je change sans arrêt. Dans l’ordre : Boris (French Graffiti), Bichon (Golden Rabbit), Faustink (le Phylactère), Eddie (23 Keller), Norako (Regards Noirs),El Patman (Art Corpus), et prochainement Markus Lenhard. Pour Boris et Bichon j’ai fait des recherches et suis tombé sur leur travail, qui correspondait à ce que j’avais en tête. Ils avaient l’air bon, ils étaient sur Paris. C’était tout ce qu’il me fallait pour commencer. Pour tous les autres, c’est la rencontre qui a fait naître le tatouage. J’avais envie de garder un souvenir de ce moment sur moi.

La relation tatoueur/tatoué c’est une relation forte. J’essaie de la vivre de la manière la plus intense possible. Mais tous les tatoueurs ne sont pas réceptifs à cette envie. Après, comme je me fais tatouer par des gens que j’apprécie, voire que j’aime, la relation est forcément forte. C’est un moment de vulnérabilité, d’échange et de partage. Tout simplement.

Selon vous, est-il nécessaire d’être tatoué pour bien en parler ?

C’est mieux oui. En tous cas, si l’on n’est pas tatoué, il faut s’immerger dans la culture du tatouage pour comprendre ce qu’il en est. Même après 5 ans d’immersion dedans, je ne maîtrise qu’une infime portion de cet univers. Il me faudra des années pour en parler correctement.

Qu’est-ce qui définit un « bon » tatoueur ?

De l’application. Du travail. Une certaine forme de pédagogie, pour se faire comprendre des clients. Mais je n’ai pas les mêmes critères que tout le monde. Pour certaines personnes, un bon tatoueur sera celui qui exécutera à la lettre le dessin demandé. A mes yeux, c’est la personne qui saura comprendre ce que je veux, et le retranscrire en dessin pour que notre collaboration soit la plus aboutie.

https://youtu.be/4d98UqF6vEI

Quid de Color my skin ?

Parlez-nous de Color my skin, de quoi s’agit-il exactement ?

Color My Skin c’est un projet né en 2015, dont le but est de démocratiser la culture tatouage. En 2017 c’est un documentaire, une chaîne youtube, un site internet et une ligne de t-shirts.

Comment sélectionnez-vous vos sujets ?

Par coup de cœurs et par opportunisme généralement. Si un tatoueur extrêmement talentueux nous tape dans l’œil, on le contacte, au culot, et on voit si il est prêt à partager l’aventure avec nous.

Vous interviewez principalement des tatoueurs : comment choisissez-vous les personnes ? Sur quels critères ?

Comme je le disais avant : par coup de cœur. On essaie de varier les styles. On ne se cantonne pas qu’à des tatoueurs présents depuis longtemps dans le milieu, parce que la nouvelle vague est extrêmement influente. Par contre, il est important pour nous de ne pas sélectionner de tatoueurs dont le travail n’est pas d’une qualité irréprochable.

Vous interviewez également des tatoués célèbres, des personnes proches du milieu, qui s’y intéressent, sont impliqués : pourquoi ?

Parce que ce sont eux qui font bouger le milieu ? Sincèrement la question ne s’est jamais posée. Je pense que les personnes les plus à même de parler d’un milieu sont celles qui le côtoient. Il faut une certaine expertise pour pouvoir parler de tatouage, et si l’on donnait la parole au tout venant, nous serions décrédibilisés par les professionnels.

En parallèle vous développez un blog avec des contenus écrits (chroniques de livres, …) : pourquoi ne pas rester dans le registre de la vidéo ?

Parce que je trouve que c’est se fermer des portes. Tout ne passe pas bien en vidéo, et toutes les personnes travaillant sur Color My Skin ne souhaitent pas être sous les projecteurs. Et comme on ne peut pas se déplacer aux 4 coins de la terre pour le moment, le blog nous permet de traiter des sujets trop complexes à filmer ou à développer en vidéo.

Vous évoluez dans un univers média spécialisé où la concurrence est nombreuse, avec des figures prestigieuses et dominantes comme Hey ! de Anne et Julien mais aussi des magazines très pointus, des chaînes vidéos ; comment vous singularisez-vous ?

On se positionne. Je pense que notre parti pris c’est de laisser la parole à nos rédacteurs. On ne censure rien, on n’épargne personne. Par exemple sur le sujet des robots tatoueurs, je donne mon avis, sans vraiment chercher à savoir si ça va plaire à la profession. Et je sais pertinemment que c’est un sujet sensible. Si j’étais dans une structure plus encadrée, on me demanderait de faire attention à ce que je dis. Ce qui a le don de m’agacer.

Je pars d’ailleurs du principe que si je ne fais chier personne avec ce que je fais, c’est que ça n’a pas vraiment d’impact. Donc comme dirait l’autre : nique les rageux.

Vous militez pour des vidéos de qualité : quelles sont les règles pour filmer l’univers du tatouage convenablement ?

Avoir une équipe technique de qualité. Il faut se plier en 4 pour pouvoir entrer dans le monde du tatouage, et pour le montrer de manière authentique il faut savoir se faire petit au bon moment. De manière plus technique, il faut du bon matériel, de bonnes compétences, et de la bonne lumière. Il faut aussi des tatoueurs patients et compréhensifs, parce que l’on peut vite devenir envahissants en tournages.

Vous avez débuté une campagne Ulule pour récolter des fonds afin d’améliorer et de professionnaliser votre démarche : pourquoi ce choix de financement ?

Parce que l’on souhaite rester indépendants, et que je n’ai pas envie d’avoir quelqu’un qui vient me souffler dans la nuque pour me dire ce que je dois faire. Le financement participatif c’est également une manière de se confronter à la réalité : est-ce que notre contenu intéresse un public ?

N’avez-vous pas peur cependant que votre thématique devienne vite récurrent et se vide de sens ?

Si. Totalement. C’est pour ça que j’essaie de trouver d’autres angles d’approche. Et puis le jour où je trouverai que l’on a fait le tour de la question, j’arrêterai. Color My Skin est un projet parmi plein d’autres, le tatouage une passion parmi d’autres.

Qu’en est-il du tatouage aujourd’hui ?

Le nombre de tatoués augmente de façon considérable actuellement ; 1 français sur 10 serait tatoué. Comment expliquez-vous cette vogue ?

La déstigmatisation a permis à la majorité des gens de déculpabiliser à l’idée de se faire tatouer. Le fait qu’il devienne de plus en plus esthétique également. Ça aide à se projeter. A l’époque les tatouages n’étaient pas pour ainsi dire beaux, donc seuls ceux s’intéressant au sens étaient prêts à franchir le pas.

A l’origine stigmatisé, le tatouage est désormais un acte toléré, pour ne pas dire à la mode ; ne craignez-vous pas qu’il se banalise au point de perdre toute signification ? Toute « culture » ?

Si, peut-être. Mais je ne sais pas si il s’agit d’un mal en soi. Après avoir milité pour le démocratiser, il fallait s’attendre à ce que l’acte perde de son sens. L’éducation des tatoués est à la charge des tatoueurs, et des acteurs du monde du tatouage. Comme toute chose, il y aura des personnes curieuses d’en apprendre plus, et d’autres qui le consomment uniquement par facilité. Comme pour la musique en fait.

On compte environ 4000 salons en France, les tatoueurs non professionnels, le tatouage sauvage se multiplient ; démocratisation, banalisation, menace ?

Manque d’apprentissages aussi. Il n’y a plus beaucoup de tatoueurs prêts à prendre des apprentis, et face à cela énormément de personnes décident de s’improviser tatoueurs. Certains sont doués, d’autres non. C’est par contre un danger pour les personnes qui décident de se faire tatouer dans des conditions désastreuses par facilité. Mais comme on le dit souvent : On a le tatouage que l’on mérite.

On a parlé dernièrement d’ouvrir des filières de formation tatoueur, ce qui a créé un véritable tollé chez les professionnels du secteur ; qu’en pensez-vous ? Doit-on généraliser et encadrer le processus ou conserver la dimension artisanale de cette activité ?

Je ne suis pas extrêmement qualifié pour parler de ce sujet. Tout ce que je peux en dire, c’est que l’on n’a pas besoin de faire les beaux-arts pour être un artiste talentueux.

Quel rapport entre tatouage et art ?

Vous mettez en avant le tatouage et les arts qui gravitent autour de cette sphère d’expression : c’est à dire ?

Le tatouage est lié à plein d’autres milieux : la musique, la peinture, le graffiti, le graphisme, la sculpture… Si un tatoueur est aussi peintre, je veux le montrer. Je veux montrer l’interaction qu’il y a entre ces deux activités. J’ai tendance à penser que les personnes ne rentrent pas que dans une seule boîte. Aujourd’hui je suis étudiant, mais j’ai d’autres aspects de ma personnalité qui me définissent. Idem pour les tatoueurs.

En quoi aujourd’hui le tatouage est-il un art, au même titre que la grande peinture, la sculpture, l’architecture ?

Parce qu’il y a des courants qui l’animent, qu’il y a un engouement autour de ce moyen d’expression, et que les personnes qui le font vivre le font avec talent. Des personnes comme Jeff Gogue, Guy Atchinson, Markus Lenhard, ou Nissaco sont des maîtres dans leur domaine, et ils produisent un travail d’une qualité incontestable. Ils gagnent juste mieux leur vie que les grands peintres d’antan.

Quelles conséquences sur le cours des prix ? Un tatouage, un tatoueur peuvent-ils d’après vous être côtés ? Référencés ?

La prolifération de tatoueurs médiocres fait baisser les prix. C’est évident. Après, si un tatoué se base sur le prix pour choisir son tatouage, il sera surpris de voir ce qu’il portera à vie.

A mon avis, il faudrait commencer à envisager de donner, non pas une note, mais un gage de qualité sur le travail d’un tatoueur. Je n’en dirai pas plus, parce que j’ai déjà en tête une manière d’y arriver, mais si la cuisine a des étoiles, le tatouage pourrait également avoir le droit à son organisme de référence.

Comment selon vous définir cette « œuvre d’art » qu’on porte sur soi ? Comment l’évaluer, la chiffrer ? Cela relance-t-il le statut et la définition de l’objet d’art ?

Pour tout vous dire, je ne saurais pas répondre à cette question.

La prolifération de tatouages de valeurs peut-il selon encourager les trafics illicites ?

Je ne vois pas vraiment quel genre de trafic illicite pourrait naître. Arracher la peau des gens pour les revendre derrière ? Peut-être que ça arrivera un jour, mais pour le moment je ne vois pas vraiment quel intérêt il y aurait à le faire. Le tatouage dure toute la vie, mais il est par essence éphémère puisqu’il est voué à disparaître avec son porteur. C’est le jeu de cet art.

Dans Color My skin vous mettez en évidence les nombreux talents du tatouage ; comment regardez-vous alors l’initiative créatrice d’un Wim Delvoye avec ses tatouages sur cochon, la vente du dos d’un homme qu’il a encré ?

Pour le cochon, je trouve ça ridicule. Aussi ridicule que les personnes tatouant leurs chiens/chats, etc. Pour le reste, je ne suis pas très sensible aux expériences artistiques, je dirais donc que tant que le modèle est d’accord, il n’y a pas de soucis. Et si ça fait réagir, ce que Wim Delvoye a réussi sa manœuvre.

L’art du tatouage a-t-il une influence sur les autres formes d’art ? Est-il en train de devenir un art dominant ?

C’est possible, mais je pense plutôt que le tatouage se nourrit de toutes les autres formes d’art plus qu’il ne les influence. Il est par nature transversal, et je pense que sa prolifération dans la photo, le cinéma, le jeu vidéo, montre que le tatouage a une certaine forme de poids sur notre monde. Peut-être que dans quelques années il sera devenu si important que des cours de culture du tatouage naîtront. Ce serait intéressant.

Merci à Erwan pour ses réponses et son enthousiasme.

Et plus si affinités

http://www.colormyskin.com/

https://www.youtube.com/channel/UCnQRHJnwJsqONG6Cvklrqag

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