Théâtre / Volpone ou les dérapages drôlatiques de la bling bling attitude ?

Ben Jonson entre dans l’arène dramaturgique anglaise au moment où Shakespeare en sort : nous sommes dans les années 1600, Elisabeth 1ere vient de mourir, cédant la place à Jacques Ier et une foultitude de nouveaux courtisans qui briguent honneurs, places et profits.

Un terrain d’observation prolixe pour Jonson qui va aiguiser sa plume incisive sur les travers de ses contemporains. Et notamment leur rapport à l’argent. D’où entre autres petits chefs d’œuvres Volpone, fable corrosive de 1606.

Volpone, vénitien but so british

Nous sommes à Venise, dans l’antre de Volpone (le renard) riche commerçant qui a fait croire à toute la ville qu’il est mourant, se délectant du défilé des soi disant amis qui convoitent son héritage : servi par Mosca, il en profite pour escroquer tous ces messieurs et leur soutirer les somptueux cadeaux qu’ils amènent dans l’espoir de séduite le mourant.

Corbacio, Corvino, Voltore : des noms d’oiseaux mérités pour ces tristes individus, notables à la moralité déficiente dés qu’il s’agit d’augmenter le patrimoine. L’un déshéritera son propre enfant au profit de Volpone, l’autre lui livrera sa si jolie femme dont il est absolument jaloux. Ou quand l’appât du gain rend complètement stupide et fait tomber les principes.

Une satire sans pitié que Jonson enlève avec virtuosité et ce sens certain d’un humour que je n’hésiterai pas à qualifier de british, multipliant les situations cocasses, les bons mots, les veuleries tellement grossières qu’elles en deviennent caricaturales. De la graine de Monty Python, du Thom Sharpe avant l’heure.

VOLPONE OU LE RENARD | Bande-annonce [2012] from Théâtre de la Madeleine on Vimeo.

Le dépoussiérage heureux de Nicolas Briançon

Et Nicolas Briançon de choisir ce petit bijou pour le mettre en scène au théâtre de La Madeleine, prenant la suite de Maurice Tourneur et Jean Meyer qui signèrent deux des adaptations les plus prestigieuses de l’œuvre jonsonienne, l’une cinématographique en 1940 avec Harry Baur et Louis Jouvet, l’autre avec Jean Le Poulain et Francis Huster pour le Théâtre Marigny en 1978.

Certes ça date un peu, mais allez passer derrière pareilles distributions. Eh bien, mission accomplie et avec maestria encore ! Dépoussiérage du texte, direction d’acteurs musclée, Nicolas Briançon booste les dérives volponiennes, les parachute dans l’Italie des années 30 et nous sert deux heures de spectacle succulent, all’arrabiata.

Imaginez un peu un Volpone converti en gros bébé joufflu et bon vivant, incarné par un Roland Bertin à la diction parfaite, au jeu impeccable, et qui s’amuse comme un môme des bassesses de ses soi-disant amis jusqu’au moment où il franchit lui-même la ligne rouge en manquant violer une jeune femme ; un Mosca froid, calculateur, et finalement très distancé face à tout cet argent qui ravage son milieu ; un avocat marron aux méthode mafieuses, un mari jaloux qui bat sa femme, une prostituée sotte à souhait …

Le tout se mélange dans une atmosphère de comédie muette de Buster Keaton, de cinéma italien (difficile de ne pas évoquer 1900 de Bertolucci), de comedia dell’art. On pense parfois à la pièce Les faiseurs de Balzac, à celle de Mirbeau Les affaires sont les affaires, de Bourdet Les Temps Difficiles, trois brûlots dénonçant les dérives du pouvoir par l’argent. Les costumes, l’attitude des personnages, leurs dialogues rappellent également par certains côtés La résistible ascension d’Arturo Ui de Brecht. Ainsi la lecture de Briançon agite-t-elle de bout en bout la dérive ultime de l’enrichissement qui amène à pactiser avec l’horreur du fascisme. Et l’on comprend mieux en écoutant ces répliques cinglantes comment l’inconcevable a pu arriver, comment il pourrait bien un jour revenir ?

Comme pour enfoncer le clou, l’action débute dans une chambre en forme de coffre fort où Volpone repose, cloîtré, coupé des réalités quotidiennes, au milieu des multiples niches qui abritent ses trésors. Un décor steam punk en diable mais qui reflète des mécanismes troubles que nous voyons encore à l’œuvre aujourd’hui. Une Folie des grandeurs qui se termine mal pour Volpone et ses semblables, mais bien pour l’ensemble de la communauté purgée de ces parasites.

L’ensemble est traité avec énormément d’humour (la scène chez la prostituée est un régal), de l’ingéniosité, de la finesse, une réelle recherche, et pose un divertissement intelligent, fort, remarquablement interprété par une excellente équipe et où pour une fois le valet surpasse le maître et lui prendra sa place, espérons-le pour en faire enfin bon usage.

 

 

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