Splendid’s de Genêt : truands baroques, subversion poétique et valse tauromachique

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L’intrigue ? Y en a-t-il vraiment une ? Dés le début de Splendid’s, Genêt est clair avec son public et ses personnages. Pas d’échappatoire possible pour les sept malfrats retranchés dans les suites du luxueux hôtel : Splendid’s sera leur tombeau. Déjà le corps de leur jeune et belle otage refroidit quelque part sur un lit. On ne sait trop comment ils l’ont tuée mais ce meurtre a définitivement anéanti toute possibilité de rédemption. De toute façon en avaient-ils vraiment envie ? Tout porte à croire que l’acte est gratuit, une rébellion totale, superbe et sans retour comme seuls les héros de Genêt ou de Mishima savent en tisser. Crachant leur haine, ces « beaux mecs » aux tatouages sulfureux suent la révolte par tous les pores de leurs peaux tatouées, … la révolte et la sensualité. Car chez Genêt, le refus des hypocrisies sociales mêle délinquance assumée et homosexualité revendiquée.

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Et la pièce de nous le dire, sans ambiguïté. Pas d’action donc, mais un dernier souffle d’amour et de liberté avant la mort désirée comme une fierté. Un chant, une musique qui coule en ruisseau de répliques murmurées comme dans un rêve. Presque du théâtre dans un fauteuil qui court-circuite le spectaculaire pour sublimer les mots. Des mots simples, se percutant les uns les autres tandis que ceux qui les prononcent règlent leurs comptes et leurs allures pour se diriger en toute quiétude vers le trépas. Ecrit entre 1945 et 1948, demeuré dans l’ombre jusqu’en 1993 où il sera publié puis mis en scène pour la première fois au Théâtre des Amandiers par Stanislas Nordey, Splendid’s est difficilement accessible … et ne comptez pas sur Arthur Nauziciel pour simplifier le repérage de ce jeu de piste mortifère, bien au contraire. C’est justement ce qui fait tout le prix de sa lecture. Car ce texte le fascine depuis 2009, quand il monte le Julius Caesar de Shakespeare aux USA. Immédiatement il assimile les meurtriers du conquérant aux voyous de Genêt : même densité, même rapports de force, même fascination pour la violence, même lâcheté, même fin tragique.
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Le metteur en scène va exploiter ces similarités en faisant jouer le texte en anglais, dans une traduction effectuée par Neil Bartlett, traduction qui par certains côtés évoque les vers du Barde, son style, son rythme. L’effet, baroque, dévoile la préciosité du texte initial. L’interprétation en est d’autant plus saisissante que les acteurs paraissent à demi nus, adoptant la langueur des modèles maniéristes, l’attitude des sujets de Caravage. Saint Sébastien criblé de flèches dans la passion du martyre, danseur buto à la peau de cendre, au masque impassible, dans le décor majestueux et froid de cet hôtel anonyme ils glissent sur le parterre entre la pénombre des lustres de cristal, le claquement des mitraillettes. Au centre de cette valse tauromachique rythmée par les commentaires radiophoniques d’un anonyme journaliste marquant l’assaut des forces de l’ordre (Jeanne Moreau, dont les accents rappellent La Voix humaine de Cocteau) un policier, figure parfaite du traître intégral, vient renforcer l’impression de transgression constante qui hante ce nouveau Huis-Clos. Comme pour accroître le malaise et la fascination, Nauzyciel a fait de ce personnage la projection du maton voyeur d’Un chant d’amour. Erotique, romantique, provocateur et poétique, le seul film de Genêt, tourné clandestinement en 1950, introduit le spectacle : les échanges des gangsters de Splendid’s vont illustrer les rêveries sexuelles des prisonniers d’Un chant d’amour.
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On comprend alors que les deux oeuvres sont liées par la constante des fantasmes du dramaturge et leur mise en relation dessine plus parfaitement le caractère subversif de l’auteur de la tragédie Les Bonnes, pendant féminin de Splendid’s. ressortons de ces deux heures épuisés, dérangés, déstabilisés, sans aucune prise sur une oeuvre qui défie constamment les valeurs. Remercions l’auteur qui a écrit ces lignes, le metteur en scène qui leur a donné vie et le programmateur qui les a produites aux yeux de tous, ils nous rappellent que l’art n’est pas là que pour divertir le public, mais qu’il doit de temps à autre le malmener, le rudoyer pour l’emmener ailleurs dans d’autres perceptions, d’autres consciences, aussi rebelles soiet-elles.`
Et plus si affinités

Posted by Delphine Neimon

Fondatrice, directrice, rédactrice en chef et rédactrice sur le webmagazine The ARTchemists, Delphine Neimon est par ailleurs rédactrice professionnelle, consultante et formatrice en communication. Son dada : créer des blogs professionnels. Sur The ARTchemists, outre l'administratif et la gestion du quotidien, elle s'occupe de politique, de société, de théâtre.

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