Hôtel Problemski : Bipul, sa vie, son désœuvrement

spectacle Hotel Problemski
Une scène de deux mètres par deux, légèrement surélevée, qu’encadre un public venu nombreux pour cette troisième soirée d’anniversaire du presque quart de siècle de la compagnie de théâtre rochelaise Haute Tension. Sur quatre jours, Martine Fontanille a décidé de re-présenter, dans son fief de la Fabrique du Vélodrome, quelques-unes de ses mises en scène : Noir ou Blanc, Scène de couples chez Feydeau, L’Avare. Ce soir, point de marivaudages ni de classiques qui claquent. On y joue Hôtel Problemski, un seul en scène créé entre deux confinements et autres complications.

Bipul dos au mur

Une scène de deux mètres par deux donc, une mise en espace quadrifrontale, une arène. Les lumières s’estompent, une voix s’élève dans un coin de la Fabrique. Celle de Bipul Masli, demandeur d’asile en transit de Flutopia, sombre dictature. Il erre dans un immeuble belge avec quelques comparses tout aussi désœuvrés. Dos au mur, au propre comme au figuré, il entend nous narrer sa vie. Celle d’avant, de photographe de presse célébré, celle d’aujourd’hui, un homme en fuite. Un rise and fall violent et tendre à la fois que le comédien Sébastien Boudrot incarne avec subtilité, surfant entre cynisme et humour.

Le cynisme, il en question d’entrée de jeu avec cette histoire de photoreportage qu’on imagine dans une Éthiopie affamée en 1984 : « Fais seulement comme si je n’étais pas là ! » que je dis au gosse en train de crever de faim et dont j’essayais de prendre une photo. Je sentais quelque part que celle-ci serait ma photo. La photo. La photo qui allait inaugurer ma grande percée, qui allait me permettre de gonfler ma valeur marchande et de suggérer au grand patron de Reuter de me retéléphoner un jour où ça m’arrangerait mieux. Un photographe sent ça.  » Very, very nice, sera la photo. Manque juste, selon l’esthète, une mouche au bord des lèvres pour que le cliché soit parfait. Nausée.

S’intégrer par l’humour ?

L’humour (balourd) ? Il se niche au détour d’une blague belge. Celle que chaque demandeur d’asile doit raconter au centre pour y être pleinement intégré par les comparses. Bipul a choisi une blague autour de la légende du sexe surdimensionné des Noirs. Potache, douteux. La chute est drôle, mais bien plus futée est la mise en scène de cette saynète. Martine Fontanille utilise astucieusement une fois encore l’édifice abritant le dispositif d’Hôtel Problemski. Édifice indu et ex-garage auto qui prête parfaitement ses traits à un centre de rétention.

Sur les murs est alors projeté un Bipul filmé en train de raconter sa blague : plan large, gros plan, plan rapproché, il l’ânonne. Le public rit, l’examen est passé haut la main. Des saynètes entrecoupées par de brefs intermèdes musicaux et voix annonçant des chapitres, il y en a foison dans Hôtel Problemski. Autant que les histoires de Bipul : celle d’Igor, copain de chambrée et boxeur qui rêve d’intégrer la Légion étrangère ; celle de Lydia, mineure gorgée d’optimisme et flirt occasionnel du photographe. Celle encore des redoutables Tchétchènes en perpétuelle bisbille avec les réfugiés africains (qui s’émeuvent de la neige recouvrant la Belgique en hiver).

Une œuvre utilitaire

Ce n’est vraiment pas un temps à se planquer dans un container, répète à l’envi le comédien, cerné de toutes parts par le public. Un public qu’il tient en haleine, tour à tour dominant, dominé, puissant, rincé, à la fois physique et sensible, tenant fermement les bribes d’un texte tranchant, depuis retenu par l’Unesco en qualité d’œuvre utilitaire. L’œuvre est utilitaire incontestablement. Histoire de comprendre comment ça fonctionne à l’intérieur d’un centre, de se rappeler combien c’est difficile d’être dans un pays dont on ne parle pas la langue, de partager quelques souffrances avec des déracinés. 

De comprendre l’enfermement aussi, vous savez, celui qu’on a appréhendé à l’occasion d’une pandémie. Mais nous, nous avions Netflix et des autorisations de sorties. Chance. L’adaptation de Martine Fontanille est, elle aussi, utile. Essentielle. Avec son habile dispositif, passe-partout, nous lui souhaitons de pouvoir diffuser sa pièce de théâtres en foyers de jeunes travailleurs. Et bien au-delà. Là où des oreilles et des yeux humanistes seront disposés à la recevoir.

Et plus si affinités

Pour en savoir plus sur le spectacle Hôtel Problemski, consultez le site de la compagnie Haute Tension.

Posted by Cédric Chaory

Attaché de presse de son état, Cédric Chaory est un fin connaisseur de l'industrie du spectacle, par ailleurs danseur et passionné de théâtre. Quand il ne nous parle pas de chorégraphie, il chronique des expositions ou des livres qu'il a aimés.

Website: http://cedricchaorycommunication.fr/