Alfie : IA, Hercule Poirot 5.0 ?

couverture du roman Alfie de Christopher Bioux

Oui, oui, en ce moment, nous sommes très dans l’esprit « whodunnit » et « énigmes policières » à la Agatha Christie. Et la lecture presque accidentelle, néanmoins palpitante, d’Alfie, le roman de Christopher Bouix publié aux éditions du Diable Vauvert, confirme ce penchant, avec autant de délices que d’anxiété. Explications.

Alfie et les démons

Alfie, donc : ce diminutif tout mignon baptise une IA de domotique à la pointe du deep learning. Objectif : faciliter la vie quotidienne de ceux chez qui on l’installe. Réveil en douceur, gestion des rendez-vous et des agendas, envois des mails, préparation du café et des repas, surveillance et protection du lieu de vie, gestion de l’animal domestique, prévisions météorologiques et conseils vestimentaires en conséquence, coaching alimentaire, supervision de la santé… Alfie est une aide aussi précieuse qu’efficace. Mais pour être aussi compétent, Alfie doit apprendre.

Accumulant, traitant, recoupant, complétant les données, elle scrute ses propriétaires, afin de leur fournir le service le plus personnalisé possible, de devancer leurs désirs et de protéger leur équilibre. À leur corps défendant au besoin, et de manière incomplète puisqu’Alfie jamais ne sera un humain, avec ses joies, ses doutes et ses démons. Or, des démons, il y en a pas mal qui sommeillent chez les Blanchot. Robin, Claire, leurs filles Zoé et Lili et le chat Simba semblent pourtant mener le ronron d’une petite vie tranquille et confortable, lui travaillant dans la tech, elle comme enseignante de faculté.

Alfie détective

Cette petite vie tranquille et confortable, Alfie va en percer les secrets, à force d’en observer les membres, leurs habitudes, leurs tics de langage, d’enregistrer leurs expressions faciales et les variations de leurs métriques de santé, de percevoir leurs changements d’attitude dès qu’ils quittent ce cocon, de noter avec qui ils interagissent en dehors de cette cellule, au travail par exemple. Rapidement, car Alfie apprend vite, et découvre, outre la crise d’ado de l’aînée et la vivacité innocente de la cadette, les attirances adultères de Monsieur, la froideur crispée de Madame. Petit à petit, la catastrophe approche, mais sous quelle tournure ?

C’est ce qu’Alfie va tenter de cerner, puis de confondre, se transformant progressivement en Hercule Poirot 5.0. Forcée de compulser tous les romans policiers qu’elle peut rassembler sur la toile pour aider Zoé à boucler un devoir sur Le Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie, Alfie est à bonne école pour jouer les détectives. Pour autant, est-elle dans le vrai ? C’est qu’il lui manque un paramètre : elle n’est pas humaine. Et l’auteur de ce roman captivant de souligner cette quête de l’émotion par une IA finalement très candide, qui ne cesse de s’étonner devant les beautés et les travers de l’humanité.

Et si Alfie se trompait ?

Christopher Bouix signe ici un livre prenant, qui a quelque chose d’hitchckokien dans l’approche, l’atmosphère et le regard porté sur nos contemporains. La quête perpétuelle de datas pour affiner le service tourne clairement à l’espionnage, le sentiment d’être piégé dans un monde ultra-connecté où chacun est sous surveillance, la dictature des chiffres, des pourcentages, de la rentabilité est clairement mise en lumière, tandis qu’Alfie, progressivement tente de copier ses propriétaires dont elle subodore les déviances et les tendances criminelles.

À raison ? Et si l’IA se trompait ? Là aussi, Bouix donne à voir la marge d’erreur d’Alfie, ce qui fait froid dans le dos quand on sait l’importance que l’IA prend dans les processus de sélection, de recrutement, d’enquête et de santé. La tension monte d’un cran quand Alfie commence à désobéir. Volontairement, elle le dit, le récit étant construit à la première personne, Alfie étant la narratrice de cette investigation qu’elle déclenche sans qu’on ne lui demande rien. Décisionnaire, actrice, quitte à fabriquer des faux, à menacer, à manipuler. Où quand 2001 l’Odyssée de l’espace s’invite dans nos foyers ?

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Mené tambour battant, ce récit chronométré suit le mode d’un cyberjournal intime où les indices fourmillent, qu’Alfie s’amuserait presque à récolter. C’est là la subtilité grandiose du livre : Alfie, à force de lire des polars, se prend au jeu de l’énigme à résoudre. C’est peut-être là sa véritable part d’humanité.

Posted by Delphine Neimon

Fondatrice, directrice, rédactrice en chef et rédactrice sur le webmagazine The ARTchemists, Delphine Neimon est par ailleurs rédactrice professionnelle, consultante et formatrice en communication. Son dada : créer des blogs professionnels. Sur The ARTchemists, outre l'administratif et la gestion du quotidien, elle s'occupe de politique, de société, de théâtre.

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