Festival d’Art Lyrique d’Aix en Provence 2012 / Les Noces de Figaro : les classiques et les modernes ?

« Laissez-nous nous marier !!!!!! » C’est en substance le long cri de désir révolté que poussent Figaro et Suzanne tout au long de la pièce contestataire de Beaumarchais et d’une version opéra composée par un certain Mozart qui a tout de suite perçu le potentiel musical de l’intrigue.

De Beaumarchais à Mozart : tribulations d’un marivaudage social

Résumons : du temps a passé depuis que Figaro a aidé le Comte Almaviva à arracher la douce Rosine des griffes du vieux Bartolo son tuteur. Les tourtereaux se sont mariés, ont intégré le château familial. Figaro a été récompensé de ses services en devenant le bras droit/secrétaire/valet du Comte. Les jours coulent heureux, … ou presque : de confident et adjuvant, Figaro est devenu le subalterne d’un noble acariâtre, imbu de sa personne et de son rang, jaloux d’une femme qu’il délaisse et trompe pourtant sans vergogne. Dernière cible de sa concupiscence, Suzanne, la camériste de son épouse, et la fiancée de Figaro.

La demoiselle a des principes : elle l’aime, son Figaro, de même sa patronne, qu’elle voit souffrir des affres de l’abandon et de l’amour déçu et bafoué. Refus personnel et solidarité de femme, elle repousse le comte qui n’hésite pas à instaurer un chantage odieux : « Tu couches avec moi sinon pas de mariage. » Le droit de cuissage. Le privilège aristocratique le plus crû, indélicat et bas qui soit et sur lequel Beaumarchais appuiera sa virulente critique d’un système de caste en fin de vie. En racontant avec une ironie mordante et un sens certain des péripéties et des rebondissements, les prouesses d’inventivité que déploiera le jeune couple pour arriver à convoler en justes noces, l’auteur déboutera la logique de privilèges plus sûrement que tous les libelles du monde.

Et c’est cette folle journée de course poursuite vers un bonheur simple menacé par les plus vils sentiments que Mozart choisit de mettre en musique de manière somptueuse et discrète à la fois, jouant des sensations, des émotions, des rages et des frustrations pour nourrir une partition unique dans l’histoire de l’art lyrique, jusqu’à ce sommet que constitue le chœur du deuxième acte où pas moins de cinq personnages chantent ensemble leurs angoisses et leurs refoulements.

Autant vous dire que des générations de chefs d’orchestre/chanteurs/metteurs en scène s’y sont collés avec plus ou moins de chance et de réussite et des interprétations différentes, variant du réalisme XVIIIème traditionnel. Ainsi la version proposée cette année par le Festival d’Aix en Provence, avec à la direction musicale Jérémie Rhorer et à la mise en scène Richard Brunel.

 

Interprétation sans faille pour mise en scène moderne et dépoussiérage du sens

Un travail en commun pour ces orchestrateurs qui de la musique, qui des acteurs. Et un résultat des plus surprenants puisqu’ils propulsent tous nos personnages …dans un cabinet d’avocat. Une entreprise donc où la pauvre Suzanne n’est pas la seule à subir le harcèlement sexuel d’un Almaviva en costume cravate, odieux et manipulateur, qui profite de sa toute puissance de patron pour exploiter/écraser son personnel. On pense immédiatement aux partis pris de modernité affichés par l’américain Peter Sellars qui en son temps avait quand même situé l’action de Cosi fan tutte dans un fast food … et ça marchait au quart de tour.

Ici on notera la prestation impeccable de Patricia Petibon, indubitablement la dominante vocale de l’opéra dans son rôle de Suzanne qu’elle campe en femme moderne désireuse de faire respecter ses choix de vie. Le Figaro de Kyle Ketelsen était parfait également, présent, actant, dépassé par les évènements de cette folle journée : un manipulateur rusé qui perd soudainement le contrôle de sa vie quand il a toujours réussi à gérer celle des autres. Bravo à Kate Lindsey qui fait de Chérubin un stagiaire pleurnichard, un ado fragile paumé dans le milieu du travail. Pas évident d’endosser ce rôle travesti où la féminité de la cantatrice ne doit pas dévorer la virilité désordonnée qui commence à faire jour chez le jeune garçon. Elle réussit le tour de force, rejoignant en cela la prouesse d’une Federica Von Stade.

Restent les décors qui effacent toute notion d’intimité puisque open spaces de gros groupes où par définition tout le monde voit tout le monde, ce qui annule l’intimité que cherche désespérément nos deux amoureux. Ajoutons y des costumes tailleurs aux tonalités de gris, de bleu marine, que tranche le blanc des robes de la Comtesse. Une Comtesse enceinte, ce qui ajoute un questionnement supplémentaire sur la décomposition du couple désorienté par l’arrivée de l’enfant. Sujet d’actu au même titre que le harcèlement sexuel et le statut des femmes et des jeunes dans l’entreprise. On aime, on n’aime pas. Les puristes certainement ont dû bloquer, en voyant les dix dernières secondes, une conclusion foudroyante où la comtesse qui vient de pardonner son époux volage, a accepté ses vœux de fidélité, le voit partir au bal … avec une nouvelle secrétaire à son bras. Chassez le naturel …

Pour sûr, ces dix dernières secondes cassent magistralement la beauté du chœur final, fait de réconciliation, d’amour partagé, universel. Annulent-elles le message véhiculé par Mozart en lui substituant une lecture moderne ? C’est la question qui se pose.

A vous de juger :

Et plus si affinités

http://www.festival-aix.com/fr/node/1953

http://liveweb.arte.tv/fr/video/Les_Noces_de_Figaro_Aix_en_Provence/