Le Maître est l’enfant : l’urgence d’une utopie pédagogique

Alexandre Mourot, réalisateur et jeune papa, regarde, émerveillé, sa petite fille, s’épanouir. A force de l’observer, il remarque bien qu’elle entreprend, seule, qu’elle explore, … doucement il s’efface, s’interroge … comment élever sa fille sans rogner sur cette indépendance visiblement créative ? Tout naturellement il se tourne vers un établissement adepte des enseignements de Maria Montessori, le plus ancien de France en la matière. Et va filmer les premiers pas de sa progéniture dans cet univers particulier, où Le Maître est l’enfant.

Un infarctus pour les parents poules

Autant vous le dire tout de suite, les parents en mode poule protectrice / control freak risquent un infarctus à chaque image : entre l’usage du sécateur pour élaguer les plantes, du couteau et de l’économe pour traiter les légumes, des allumettes pour allumer les bougies, les plus protecteurs vont se récrier, hurlant contre la mise en péril de ces chères têtes blondes qui visiblement s’en tirent très bien, s’entraidant quand il le faut, se débrouillant la plupart du temps, sous l’œil vigilant d’éducateurs qui interviennent juste quand l’enfant le demande, après avoir fourni les fondamentaux

Alexandre Mourot suit ainsi la classe de sa fille de mars 2015 à Juin 2017 : une classe où se mêlent des élèves de 3 à 6 ans, où tout passe par l’acquisition progressive de la concentration, le développement des facultés par l’expérimentation, la compréhension in situ, l’enrichissement de la confiance en soi, de la capacité d’analyse, d’évaluation. Du coup pas de tables rangées devant un tableau noir, d’instituteur répétant sa leçon devant des élèves endormis par deux heures de cours magistral pesant et inaudible. Pour apprendre, l’enfant doit toucher. Et l’adulte s’effacer, laisser le champ libre au petit qui explore, et tire ses conclusions. « Que serait l’adulte sans l’enfant qui l’aide à s’élever ? »

L’enseignant est un accompagnateur

Dans l’esprit de Maria Montessori, l’enseignant est un accompagnateur, il épaule, avec bienveillance, à l’écoute, sans jamais forcer ni ordonner, encore moins punir. La pédagogie classique, qui vise à humilier quand on ne comprend pas, à écouter l’adulte qui détient le savoir, en prend un coup terrible. Car au fil des séquences filmées par un Mourot discret mais attentif, nous voyons ces petits s’ouvrir, comprendre, développer leur assurance, leur autonomie, leur sociabilité, … et leur sens critique. Peut-être est-ce pour cette raison que les principes pédagogiques de Montessori demeurent dans la marge, alors qu’ils sont bénéfiques ?

Une heure trente passée en compagnie de cette classe prouve la valeur de cette approche qui jamais ne s’érige en dogme, chaque enfant étant différent et devant être pris en compte dans sa singularité. Voilà pourquoi Mourot, jamais, n’interviewe de professeur. Il confronte les observations de Montessori, lues par Annie Duperey, avec ce qu’il saisit dans cette maison des enfants cise à Lille. A l’adulte de s’adapter, au rythme, aux envies, aux peurs et aux moments d’ouverture, ces périodes où l’enfant devient plus réceptif à certains types de connaissances.

Montessori … et après ?

Autant alors ne pas rater le coche … et l’on se prend à rêver que toutes les écoles de France et de Navarre adoptent pareille approche, alors que la dérive éducative ne fait plus de doute pour personne. Urgent ? Utopique ? C’est que l’adoption de cette logique demanderait aux adultes, parents, enseignants, administration, de procéder à une remise en cause de fond, qui frôle l’introspection psychologique. On nous a tellement enfoncé dans le crâne que l’enfant est perpétuellement en danger, qu’il ne peut rien faire seul, qu’il est dépendant, fragile, que l’interdit est la seule manière de le dresser à la vie, la frustration, l’unique manière de se durcir face à la violence du monde … La société est-elle prête à cette métamorphose ? Forcément on s’interroge.

Car à un moment ou à un autre, ces petits bouts de chou vont devoir sortir de leur bulle pour réintégrer le giron de l’éducation nationale, ne serait-ce que pour passer le baccalauréat (il n’y a qu’un seul lycée Montessori en France), avec toute les brutalités des rapports qu’elle peut véhiculer, des méthodes diamétralement opposées, une conception unilatérale du savoir. Quel choc. Que deviennent les enfant Montessori dans pareil système ? Puis plus tard en études supérieures ? Enfin dans le monde de l’entreprise ? L’exploration de Mourot demande ainsi un complément. Par ailleurs jamais n’est abordée la question de l’accès à ces écoles hors contrat qui ont pourtant un prix assez élevé. Les enfants qui y ont accès sont issus de milieux favorisés, or la crise de l’éducation touche toutes les strates sociales : comment ouvrir cette pédagogie pourtant efficace à des familles précaires, où elle serait fort bénéfique ?

Ainsi Le Maître est l’enfant, tout en montrant le fonctionnement d’une classe Montessori, enclenche plusieurs questions de fond ; le documentaire en appelle d’autres, et l’on aimerait bien suivre quelques années encore les progrès de Miss Mourot, afin d’évoquer ces problématiques et d’y apporter des réponses.

Et plus si affinités

http://www.montessori-lefilm.org/

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