Love letters / La Musardine : les séduisants dessous d’un éditeur coquin

Bonjour très chers lecteurs et bienvenus dans ce tout nouveau « Eros corner ». Il y a un mois, nous durcissions la ligne éditoriale de la rubrique « Love letters » en l’orientant très nettement dans l’érotisme.

Première étape dans l’exploration de cette culture du plaisir intense, Culte, roman aux forts et sulfureux parfums de masochisme. Je vous l’accorde, nous aurions plus trouvé plus soft, mais avouons-le, 50 shades of grey est passé par là déliant les consciences et les langues, pas seulement pour causer fantasmes, mais aussi pour les assouvir. De fil en aiguille, il nous a semblé logique et tentant à la fois d’en savoir plus sur l’éditeur capable de publier pareil brûlot.

BD, romans, photos, e book, La Musardine, fondée par Claude Bard en 1996 dans le sillage de la librairie créée en 1995 par Sophie Rongiéras ose les classiques du genre comme les jeunes plumes. Contacter l’attaché de presse de la Musardine n’a guère posé problème, le convaincre de nous parler encore moins. C’est avec beaucoup d’ouverture et de conviction que Stéphane Rose (nom de prédilection ?) nous a exposé le fonctionnement de la maison, référence de pointe en matière de librairie érotique, éditeur émérite au large spectre de diffusion et au catalogue très bien achalandé.

Entretien.

Présentez-vous. Quels sont votre formation, votre parcours ? Votre fonction ?

Je m’appelle Stéphane Rose, j’ai 40 ans et une longue formation universitaire sans rapport avec ce que je fais aujourd’hui. Je suis journaliste, auteur, chroniqueur dans des domaines variés. A la Musardine, j’occupe les fonctions d’attaché de presse, directeur de collections et auteur.

La Musardine, qu’est-ce que c’est ? Pourquoi ce nom ?

C’est à la fois une librairie érotique parisienne (basée au 122 rue du Chemin Vert, dans le onzième arrondissement, à deux pas du Père Lachaise) et une maison d’édition qui décline l’érotisme sous toutes ses formes : romans, essais, guides pratiques, BD, livres d’art… La Musardine existe depuis 1995 et son nom est à double sens. Au XVIIIème siècle, « musardine » était un des noms dont on affublait les prostituées. Mais il y a aussi l’idée de « musarder », c’est-à-dire de fouiner, chiner, trouver la perle rare, secrète et interdite dans une librairie ou le catalogue d’un éditeur qui relèvent volontiers des curiosa.

Qu’est-ce qui fait un bon livre érotique ? Quels critères de sélection pour qu’un livre rejoigne votre catalogue ?

Il faut qu’il inspire le désir, surprenne par son originalité et la force de son histoire, enrichisse l’univers fantasmatique du lectorat quitte à le bousculer un peu, et bien sûr soit agréablement écrit (dans « littérature érotique », il y a « littérature »…).

Qu’est-ce qui en érotisme est, selon vous, le plus excitant du film ou du livre ? Pourquoi ?

Cette réponse n’appartient bien sûr qu’à moi, mais les films érotiques, voire, l’érotisme dans le cinéma classique, ne m’inspirent aucune excitation. Je consomme en revanche volontiers de la pornographie à des fins strictement masturbatoires. Dans les livres érotiques, je cherche tout à fait autre chose : je veux être surpris, provoqué, j’aime y découvrir des fantasmes, pratiques, situations, scénarios, dialogues, procédés de séduction auxquels je n’aurais jamais songé, et que je m’approprie pour enrichir mon propre univers fantasmatique et sexuel.

Quelles sont les tendances littéraires érotiques du moment ?

Je ne vais pas vous le cacher : le succès planétaire et phénoménal de 50 shades of Grey a ouvert une voie royale au livre érotique « grand public », sur lequel nous surfons nous aussi avec quelques beaux succès, comme par exemple Sex in the kitchen d’Octavie Delvaux ou Histoires pornographiques de Valentine Abé, tous deux écrits par de jeunes femmes modernes et qui assument leurs fantasmes…

Mais de façon beaucoup moins nunuche et prévisible que dans 50 shades ! La collection de nouvelles érotiques à thèmes « Osez 20 histoires », que je dirige, répond elle aussi à une attente du grand public. Vendue dans les grandes surfaces et dans les Relay, ses titres et ses couvertures sont mignonnes et rassurantes, mais n’en dissimulent pas moins dans chaque recueil quelques textes d’un érotisme parfois sournois et dérangeant. J’aime beaucoup l’idée de pervertir Monsieur et Madame tout le monde en les amadouant par un livre marketé pour les rassurer.

Mis à part cette littérature érotique « grand public », la littérature érotique plus traditionnelle continue de bien se vendre auprès de ses amateurs de toujours, consommateurs de classiques et de textes rares (que nous publions dans notre collection des « Lectures amoureuses », fondée par Jean-Jacques Pauvert) autant que de littérature contemporaine. Esparbec, un de nos auteurs best-seller, cartonne toujours en librairie. Notons aussi que le succès de 50 shades, en attirant la lumière sur la littérature érotique, nous a ramené de nombreux lecteurs et lectrices désireux de la découvrir au-delà de la partie émergée de l’iceberg…

Citez-nous trois de vos plus grosses ventes. Pour quelles raisons ?

Notre plus grosse vente, toutes collections confondues, n’est pas un livre de littérature mais un guide pratique : Osez la sodomie, avec 60 000 exemplaires vendus. Pour les raisons de son succès, je vous laisse faire les déductions qui s’imposent sur les fantasmes sexuels des français et leurs blocages en la matière. En littérature, notre meilleure vente est La Pharmacienne, roman d’Esparbec, avec 40 000 exemplaires vendus. Son succès s’explique tout simplement car du point de vue masturbatoire, il est d’une efficacité redoutable, associée à un excellent texte, pas seulement cul mais aussi drôle et truculent à souhait. On y retrouve l’esprit grivois et libéré des années 70, des vieux films de Jean-Pierre Marielle… Notons aussi qu’Esparbec, et ce n’est pas le cas de tout le monde, séduit un lectorat masculin comme féminin.

Quant à la meilleure vente de l’année, c’est Sex in the kitchen, d’Octavie Delvaux, avec 10 000 exemplaires vendus en moins d’un an d’exploitation, et ça va grimper encore. Son succès est dû, en plus de sa qualité intrinsèque, à l’aspect féminin, moderne et grand public du livre, dans la veine de 50 shades of Grey (mais en mieux écrit et plus cul), qui n’est d’ailleurs pas l’unique corde à l’arc d’Octavie Delvaux, comme elle le prouvera dans les mois qui viennent. Si vous m’autorisez un quatrième chiffre, je voudrais en citer un dernier qui me parait intéressant : 15 000 exemplaires pour Les mauvais anges, d’Eric Jourdan, qui est un texte gay.

Qui compose votre lectorat ? Faites-nous le portrait type d’un de vos lecteurs.

 Notre lectorat est très varié : petit papy initié au livre érotique avant l’époque des films X et qui en a gardé le goût, femme au foyer prise dans la routine d’un couple ronronnant et qui cherche dans les livres un échappatoire fantasmatique, jeunes qui cherchent des sources d’excitation qu’ils ne trouvent pas dans un porno jugé trop stéréotypé, féministes pro-sexe en quête d’affirmation de soi dans la sexualité, libertines et libertins en quête de sensations nouvelles, et aussi beaucoup de néophytes, qui viennent nous voir à la librairie ou achètent nos livres sans trop savoir où ils mettent les pieds, un peu curieux, un peu émoustillés, et souvent émerveillés au final !

Quid  de l’érotisme, du sexe et de la volupté dans notre monde moderne ?

Le monde moderne est en crise. De plus en plus dur, de plus en âpre, individualiste et sans repères. Tout le monde galère et les cabinets de psy ne désemplissent pas. Alors on cherche des échappatoires accessibles à peu de frais : on va se défouler dans les concerts, on va applaudir les humoristes (il n’y en a jamais eu autant) et pour de plus en plus de gens, on utilise les joies du sexe pour ouvrir des parenthèses merveilleuses dans une réalité quotidienne souvent difficile. On s’initie aux sex toys, au libertinage, aux petits jeux SM, aux livres érotiques… Parfois en s’y perdant, car l’individualisme, l’esprit de compétition et la rapacité sont également très présents sur le marché de la rencontre sexuelle. Mais avec un bon livre érotique, on ne risque rien. Ca ne coûte rien (8 euros en moyenne pour un poche) et ça vous embarque dans un autre monde merveilleux, où les mots sont les vecteurs de sensations nouvelles, excitantes, joyeuses, et au final apaisantes pour l’esprit comme pour le corps.

 

Un grand merci à Stéphane Rose pour son temps et ses explications.

 

Et plus si affinités

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