June Events 2017 : la programmation est un art

La programmation est un art. Il est du reste peu de lieux, de festivals ou d’événements à Paris où l’on puisse se rendre sans une certaine appréhension à un spectacle de danse : les Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, le théâtre de Chaillot ou celui de la Ville, June Events… c’est, à l’heure actuelle, à peu près tout. Du moins pour ce qui relève d’une certaine exigence ; du nécessaire rappel de certains fondamentaux ; du partage de la découverte de talents nouveaux.

La 11e édition du sympathique festival June Events sereinement mené par Anne Sauvage, basé à l’Atelier de Paris (ex-Carolyn Carlson), dans le cadre forestier de la Cartoucherie, propose une quarantaine de rendez-vous illustrant la création actuelle. Suivant le principe que les derniers pourraient très bien être les premiers, nous revenons sur la soirée composite du samedi 3 juin, et traitons des trois pièces présentées, mais dans le désordre.

CTRL-V (LP) –  Cosima Grand : souffler n’est pas jouer

Le duo de Cosima Grand, dansé par elle et Milena Keller, intitulé CTRL-V (LP), se réfère à la fonction informatique (celle du monde du PC et non du Mac, qui préfère la combinaison des touches CMD-V) qui permet de dupliquer rapidement, ad libitum, un syntagme – un bout de phrase, une suite de sons ou d’images. L’exercice de style tient de la session de scratch chorégraphique. La jeune Zurichoise, forcément sous influence Dada, use de la répétition d’un même motif repris à l’infini, ou presque, en suivant la méthode utilisée par Erik Satie dans ses Vexations (1893). Et en se préparant, comme le recommandait le solitaire d’Arcueil, « dans le plus grand silence, par des immobilités sérieuses ».

Ce silence est rompu par des fragments de monologues, des phrases toutes faites façon ready mades ou cut-up, lues en anglais, comme de bien entendu, langue de l’Empire et, dirait-on maintenant, de la Confédération helvétique, par les deux jeunes femmes, extraites de la pénombre par leur smartphone faisant aussi office de souffleur ou de prompteur. Ce Deejaying, cutting, baby scratchin ou crabbing, comme ou voudra, trouve ici son équivalent gestuel, pour ne pas dire gesticulaire, les mouvements tout simples d’abord, énoncés comme un alphabet privé de certaines de ses lettres et de sa capacité à signifier (la lettre Aleph étant, comme on sait, muette ou sans expressivité) finissent par s’accélérer jusqu’au spasme. Cette danse de convulsionnaires tombe à pic en ce cadre puisque à l’autre lisière du bois de Vincennes, se trouve l’asile de Charenton, dont le divin marquis fut un des pensionnaires.

Lazarus and the Birds of Paradise – Oona Doherty : lève-toi et marche

L’Ulstérienne Oona Doherty, auteure-interprète du solo Lazarus and the Birds of Paradise, est une sacrée gamine. En moins de dix minutes, elle administre la preuve que le miracle est à tout moment possible sur cette terre. Nous disons miracle car il ne s’agit pas ici de chorégraphie à proprement parler mais d’incarnation, de manifestation de forces obscures, de métamorphose. Nous sommes par conséquent loin de la tendance apollinienne à l’abstraction pure, celle qui dans le ballet blanc mène à Balanchine et dans la modern dance se conclut par Cunningham. Et plus près de la gestuelle dite d’expression (Ausdruckstanz), pour ne pas dire, la tendance expressionniste, doloriste, wigmanienne de la danse libre initiée par Isadora.

Le texte et prétexte à la variation cite abondamment la bande sonore du court métrage de fiction inspiré de la vie quotidienne des rues de Belfast, Wee Bastards? (2008) de Vincent Kinnaird. La jeune danseuse, en tenue de combat, virginalement vêtue d’un ensemble se rapprochant du kimono, interpelle une potentielle adversité, façon De Niro face à son miroir dans Taxi Driver, avec aussi moult moues ambiguës (et de ce fait encore plus sexy) à la Elvis 56. Le corps redit, revit, ressasse ce que le film constatait déjà, avec un talent rare de comédienne, de mime et d’acrobate. Le Miserere d’Allegri, chant a capella de l’époque baroque, gardé secret à la Sixtine, mémorisé, transcrit et révélé au monde par le jeune Mozart, accompagne les éclats vocaux des âmes perdues. La plasticité, la beauté et la photogénie de la danseuse irradient le plateau et le programme tout entier de la manifestation.

Let’s Sky – Francesca Foscarini : colissimo ma non troppo

Francesca Foscarini, reliée à Carolyn Carlson à travers le disciple turinois de cette dernière, Roberto Castello, auprès de qui la jeune chorégraphe a fait ses débuts, a présenté une courte “performance” (au sens où on l’entend de nos jours en France, c’est-à-dire, d’event, voire de happening et non de prestation, de représentation ou d’exploit particulier) intitulé dans la langue de Dante revue et corrigée par Shakespeare, Let’s SkyL’usage des emballages rappelle les exercices postmodernes reprenant le titre d’une installation d’art pauvre de Robert Morris, Continuous Project Altered Daily (1969) au sein du Grand Union. L’édification d’un refuge en briques de carton réactualise la fable pour enfants des Trois petits cochons, cartoon ayant cartonné de Disney inspiré du conte du Tyrol italien (ayant une variante vénititenne) des Trois petites oies.

Le long et prévisible processus de construction symbolique du mur coupant graduellement et inexorablement l’artiste de son public est capté live, sous un autre angle, par le dispositif vidéographique de Fiorenzo Zancan. La « Canción mixteca » (1915) de José López Alvarez (arrangée par Ry Cooder, interprétée par Harry Dean Stanton dans la séquence super 8 de construction d’une hutte dans le désert dans le Paris, Texas, 1984, de Wenders), donne sens aux travaux et gravité au propos. L’image, comme la structure architecturale, monumentale, tombale occupe le premier plan et introduit un effet de distanciation sur une action prosaïque. La danse finale n’a rien de macabre, néanmoins. Restituée en plongée, elle dévoile la face cachée et la danseuse retrouve son art perdu, à travers une écriture hiéroglyphique qui eût pu durer plus longtemps mais qui se fond dans la nuit.

Et plus si affinités

http://www.atelierdeparis.org/fr/june-events-est-une-fete

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