Histoire : L’art d’enterrer les rois – Retour sur les funérailles de François Ier

Il y a quelques jours, nous consacrions un article à la pièce Richard II de Shakespeare. Une pièce des plus importantes puisqu’elle porte sur le mystère de la royauté : la mise en scène de Sastre avait d’ailleurs ceci d’intéressant qu’elle questionnait ce mystère, mettant en lumière le lien insoluble que le monarque entretient avec sa couronne et son royaume. Pas évident à comprendre pour nous, mais absolument incontournable si l’on veut vraiment saisir le pourquoi du comment de l’Absolutisme. L’exposition organisée l’année dernière dans la Basilique Saint Denis afin de commémorer l’assassinat d’Henri IV portait sur la même problématique. Notre visite avait alors été l’occasion pour nous d’apprendre que le souverain fut le dernier à être inhumé en très grandes pompes selon les rituels propres aux fastueuses Cours de la Renaissance.

Témoignages de ce faste, les tombeaux monumentaux installés au dessus de la crypte de la Basilique et parmi eux celui de François Ier, mort en 1547 à l’âge de 52 ans. Codifiée à l’extrême, l’architecture funéraire signée Philibert Delorme superpose gisants tétanisés et priants vêtus d’apparat. Une façon spectaculaire d’opposer les figures humaine et étatique d’un roi dont la fonction est sacralisée. Car oint du Seigneur pendant la cérémonie de son sacre, le Roi de France n’est plus un homme comme les autres ; même sa mort sera différente. »Le roi ne meurt jamais » dit-on alors. Curieuse de comprendre cet adage et la manière dont les cérémonies de l’époque en assurent la portée, notre rédactrice Arabella Grubb a enquêté pour The ARTchemists. L’opportunité de découvrir sous un autre jour la notion de pouvoir telle qu’on la concevait à la Renaissance.

Delphine Neimon

Durant la Renaissance, les cérémonies royales prirent une importance phénoménale : tout était codifié. Fils du célèbre calviniste humaniste Denis Godefroy, Théodore Godefroy (1580-1649) devient historiographe de la monarchie au début du XVIIème siècle. Il témoigne de ce faste dans Le Cérémonial de France paru en1619. Il y consigne notamment le descriptif des funérailles de François Ier, des funérailles organisées en trois étapes : le trépas, les obsèques et l’enterrement proprement dit. Selon les détails de cet extrait, et peut-être était-ce d’ailleurs le but de Théodore Godefroy en écrivant ce récit, le cérémonial funèbre doit traduire la puissance sociale et politique de la monarchie. Il véhicule des valeurs sociopolitiques fortes qui apparaissent au travers de la complexité du rituel, avec une signification sacrée, politique et diplomatique. Qu’en ressort-il ?

Un rituel complexe et long

Le 20 mars, François Ier s’est préparé pour sa mort. Après la messe, il a fait sa confession, et il a même fait une confession publique, avec gravité et tristesse. : « après avoir parlé à Monseigneur le Dauphin et l’avoir instruit des affaires du royaume, lui avoir recommandé ses bon serviteurs et officiers », il  « rendit l’âme à Dieu ». Le roi met ses affaires spirituelles et politiques en ordre avant de mourir. Il part en se plaignant du poids de la couronne qu’il a reçue comme cadeau de Dieu. A peine mort, on brise le bâton qui symbolise sa Maison, qui est alors dissoute, ses serviteurs étant eux remerciés.

Les funérailles de François Ier vont durer deux mois complets, enchaînant des rituels extrêmement réglementés. Cette longueur faisait partie des codes d’inhumation royale mais elle prit une signification plus importante encore pour ce roi qui a toujours marqué sa puissance par le décorum des cérémonies. Datées et ciblées géographiquement, toutes les étapes de ses obsèques furent exécutées avec respect. Le décès à Rambouillet fut suivi du transfert de la dépouille à Saint-Cloud. Les restes du dauphin François et du duc Charles d’Orléans, ses fils provisoirement enterrés à Tournon et à l’abbaye Saint-Lucien de Beauvais, furent ramenés à Paris à Notre-Dame-des-Champs. Le futur roi Henri II veut qu’ils soient tous inhumés ensemble à Saint Denis, ce qui aura finalement lieu le 24 mai 1547 après une dernière messe.

Dans ce parcours l’autopsie constitue l’une des étapes essentielles des funérailles. La dépouille est examinée pour déterminer les causes du décès. En l’occurrence, l’autopsie post mortem dévoilera plusieurs pathologies : syphilis, fistule, tuberculose chronique, lésions au poumon droit et au larynx, d’un ulcère à l’estomac, nécrose des reins, infection du canal de l’urètre qui aurait causé la mort du souverain après avoir dégénéré en néphrite. Le corps est ensuite embaumé. Il était fréquent de séparer le cœur et les entrailles et de les placer dans différents lieux sacrés précisés par le défunt.

Le corps du roi était remplacé par une effigie à son image, une manière de marquer une différence entre l’homme et la fonction. L’effigie du François Ier fut réalisée en deux semaines par l’artiste François Clouet, un sculpteur célèbre de l’époque. Le 24 avril, elle est exposée revêtue d’« un grand manteau royal de velours cramoisi violet, azuré, semé aussi de fleurs de lys de riche broderie et fourré d’hermine ». Ainsi habillée, portant couronne, tenant le sceptre, la main de justice, l’épée, la statue symbolise la continuité du pouvoir.  Cette séparation entre corps et effigie ira jusqu’à initier deux processions différentes, avec le corps à l’avant garde dans un carrosse drapé en noir, et l’effigie plus loin, couverte de couleurs et de pierreries.

 

La délicate question de la transmission du pouvoir

Même si le roi est mort, on continue à le traiter comme s’il est vivant, par exemple, on continue de le nourrir, en servant des plats à son effigie. C’est seulement au moment crucial de l’enterrement quand le corps est mis dans la tombe que la souveraineté du défunt est terminée ; le héraut crie par trois fois à haute voix : « Le Roi est mort » ; l’épée royale et le drapeau de France sont alors placés sur la tombe, et seulement quand ils sont relevés, le pouvoir souverain et la couronne retrouvent une nouvelle puissance au cri de : « Vive le Roi Henri deuxième de ce nom. »

Le nouveau roi n’a d’ailleurs pas pu assister aux funérailles parce que sa présence peut contredire l’idée que le roi est encore vivant dans la dignité jusqu’à ce qu’il soit enterré. On dit que Henri était si curieux d’assister au grand spectacle des funérailles de son père qu’il est allé à Paris en secret pour voir la procession. Par contre le Parlement est présent qui incarne  la justice ; la coutume voulait que les sessions soient suspendues à la mort d’un roi pour montrer que l’exercice du pouvoir royal était interrompu.

L’enterrement de François Ier insiste sur l’unité de la famille royale et sa puissance que le roi défunt a toujours renforcé dans sa vie. La branche des valois n’aurait jamais dû avoir accès au trône. Il convenait donc d’en assurer la stabilité, surtout en cette délicate période de transition dynastique. Car juste après les funérailles, il y eut, comme prévu, une révolution de palais. Les favoris, les ministres du défunt roi cèdent la place aux proches du nouveau.

Les funérailles marquent donc le passage d’un roi à l’autre et assurent la continuité de la monarchie. Leur valeur sociopolitique ne fait aucun doute pour justifier le pouvoir royal et la préservation de l’unité du royaume. L’inhumation de François Ier eut pour fonction de renforcer la cohésion du royaume et  éviter de possibles émeutes. Le règne avait connu de nombreuses ruptures religieuses et sociales, par exemple, l’affaire des placards en octobre 1534, et les funérailles ont pour objectif de montrer François Ier comme un roi que le peuple français apprécie. Et pourtant, … ces funérailles grandioses n’empêcheront pas la France de basculer progressivement d’un état de prospérité à une période de guerre : le règne d’Henri II marquera la fin de la France de la Renaissance et le début des Guerres de Religion.

Arabella Grubb


Merci aux Monuments Nationaux et à la Basilique Saint Denis qui ont autorisé les prises de vue.