Hamlet Kebab : Shakespeare sur le pouce ?

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Franchement à la base, c’était une très bonne idée : jouer le best success du Barde dans les innombrables kebabs d’Aubervilliers, ça c’est du challenge artistique, et une belle opération de sensibilisation culturelle en prime ! Sur le papier et dans les annonces qui frémissent à la surface de la presse spécialisée, rien que de séduisant, voire même d’audacieux avec en prime le théâtre de la Commune aux commandes et le très sulfureux, contesté et rentre dedans Rodrigo Garcia à la conception/mise en scène/caméra.

Caméra ? Ouep, chers lecteurs, et c’est là que le projet rejoint la piste concrète et graveleuse de la réalisation. Nous imaginions, un peu naïfs de prime abord mais bon la magie du théâtre y est pour beaucoup quoi, et d’autres l’ont fait avant, qu’on allait nous balader dans les différents fast food albertivillariens pour assister aux atermoiements du prince danois parsemés ça et là comme des tranches de concombre sur du pain pita. Un peu à la berlinoise, quoi !

Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur
Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur

Non, en fait l’équipe de Garcia a choisi d’investir le El Hayal à deux pas de la station Aubervilliers – Quatre chemins, pour y jouer une refonte complète du texte initial, filmée et retransmise en direct live devant le public rassemblé à des kilomètres de là, dans la salle du très parisien MK2 Grande Bibliothèque. Une sorte de téléportation, bus à l’appui pour les riverains, qui interchange banlieue du 93 et capitale culturelle sur l’axe art dramatique/cinéma avec en question de fond la thématique des « Pièces d’actualité » portées par la Commune : « La vie des gens d’ici, qu’est-ce qu’elle inspire à votre art ? »

Objectif : renouveler les formes dramaturgiques, confronter la jeunesse de la ville avec les questions propres au héros shakespearien (qui s’en pose beaucoup). En s’appuyant sur des acteurs amateurs. Et peut-être au passage, ouvrir les habitants à un art qui n’est pas forcément inscrit dans leurs préoccupations premières, plus ancrées sur la recherche d’un emploi, le paiement du loyer, et la survie quotidienne dans un environnement urbain plutôt complexe 5Aubervilliers, rappelons-le, fait partie des villes de France les plus pauvres) ? En allant les chercher dans la rue, au sortir du métro, sur le chemin les ramenant chez eux ? A la berlinoise, quoi …

Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur
Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur

On aurait aimer, d’autant plus que cette banlieue, on la connaît un peu, on y vit, on y bosse, donc on en perçoit les problématiques et franchement l’accès à la culture y est une véritable urgence d’intégration, d’échange et de bien être mental, moral et psychique. Or d’interaction, nous n’en verrons que peu, hormis cette demoiselle qui tire la langue à l’objectif en passant devant les vitres du restaurant. Dans la salle de cinéma où nous nous asseyons, plus de bobos parisiens curieux de visionner les nouvelles facéties du maître Garcia, connu pour retourner les consciences comme d’autres les filles dans les tournantes (le massacre des homards d’Accidens a notamment révulsé les défenseurs des droits des animaux) que d’albertivillariens mués par l’intérêt, hormis ceux qui ont déjà les deux pieds et la tête dans la culture.

«Je me demande ce qu’il a pu inventé cette fois-ci », entendons-nous autour de nous … il faudra attendre la retransmission sur Culturebox, car la connexion lâche dans les 10 premières minutes du spectacle, assorti d’un sonore « Faut dire aux gens d’éteindre leurs portables, bon Dieu » surgi de l’ombre … mais madame, on les a éteints nos portables, à 23 euros la place, on a été obéissants, on a éteint, comme on le fait habituellement quand on est un spectateur éduqué. Bref problème de transmission, tout qui lâche, les aléas du direct, ma pauvre Simone … pourtant la veille, jour de première, ça avait bien roulé.

Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur
Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur

Pas grave, nous quittons la salle pour courir ventre à terre à Aubervilliers, sur les lieux du crime, où nous trouvons l’équipe sens dessus dessous, avec sa connexion pourrie et la rage au cœur, car il y a quand même une somme considérable de boulot derrière tout ça, et un budget, ne l’oublions pas. Plus pas mal de bonnes idées du reste, que nous apprécierons en visionnant le spectacle dés sa mise en ligne : l’apparition du spectre en voiture dans le no man’s land industriel typique de la Seine Saint Denis, un Hamlet verrouillé derrière les grilles d’un casque d’escrime comme dans sa solitude existentielle et sa prétendue folie, une Ophélie qui se voit offrir des sextoys par son prince (ça c’était vraiment une excellente idée), Claudius qui fait un doigt d’honneur aux prétentions territoriales de Fortinbras au terme d’un discours politiquement correct, la scène du cimetière vue comme une maquette noyée d’eau, le massacre final visualisé comme un match de catch à la mexicaine …

Le tout s’orchestre dans une alternance d’émissions télé, de textos, d’ordinateurs, les nouvelles technologies sont présentes, qui permettent de conserver une cohérence dans les différentes péripéties de l’intrigue initiale. Costumes chip en mode récup et fond d’armoire (big up pour la robe de chambre en moumoute rose de Laertes, un must have), parabole de la nourriture, confrontant les sandwiches couverts de ketchup et les plats raffinés du chef étoilé David Tourain, autant de nourritures terrestres qui reflètent l’état d’esprit des protagonistes, le vide existentiel du héros.

Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur
Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur

Bref les idées sont nombreuses, les fulgurances également, une certaine perception du texte, malheureusement élagué à la tronçonneuse, pour tenir au format d’un sitcom. Si la caméra oscille constamment comme dans un film amateur entrecoupé d’extraits de mauvais feuilletons et de vidéos porno, la prestation de certains acteurs vient poser ce qui reste de la poésie initiale : un Claudius dont l’assise est indéniable, une Ophélie fragile sous ses dehors détachés, un Hamlet surtout (très bon Mamadou Traoré) dont les accents de griot propulsent le rôle dans la dimension surnaturelle que le lieu semble avoir aboli.

On regrette que la direction d’acteur ait dû être synthétisée de même que le texte adapté pour des comédiens amateurs (Garcia en avait conscience dés la gestation de la mise en scène, travaillant la pièce en amont en s’appuyant sur d’autres adaptations dont le Hamlet goes business du réalisateur finlandais Aki Kaurismäki ), car il y a beaucoup de potentiel dans ces interprètes, une volonté, une implication, un grand sérieux … Cela aurait mérité des mois de boulot, d’approfondissement, que les agendas des uns et des autres n’autorisaient pas, malheureusement et c’est dommage. Le tout donne l’impression d’une œuvre jouée par des enfants qui s’essayent à leur première réal, pendant des vacances dans le kebab du tonton de la famille. Un DIY géant, qui percute Hamlet et un roman d’aventures pour ados …

Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur
Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur

C’est à ce stade que se joue l’ambiguïté de cette mise en scène, son point de rupture, sa valeur également : les ancrages du texte initial ont été largués en majorité, le « to be or not to be » est castré au stade de la première réplique du monologue et les subtilités introduites par Shakespeare partent à la flotte, de même que tout le questionnement philosophique qui accompagne son parcours vers la mort. Ne reste qu’une structure ultra simplifiée qui reflète notre appétence moderne pour le rapide, le dépêché, … un fast food permanent, … un habitué de l’écriture shakespearienne percevra ces modifications, mais un public néophyte ?

Du coup le travail ici effectué s’adresse directement à des connaisseurs, laissant les autres loin derrière devant le démembrement de l’intrigue, l’apparition d’une nouvelle œuvre. Un laborantin culturel goûtera la mutation opérée et de ce point de vue, le travail de recherche voulu à la base par le théâtre de la Commune, par ailleurs centre dramatique national, est porteur. Mais en ce qui concerne la politique d’ouverture culturelle et de pédagogie, le spectacle demeure hermétique et moins marquant que par exemple le Roméo et Juliette ultra connecté auquel nous avions assisté de l’autre côté de l’avenue à Pantin. Être dans la transmission des classiques ou dans leur relecture, telle est la question, la difficulté et l’enjeu.

Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur
Hamlet Kebab (c) Willy Vainqueur

Et plus si affinités

Pour en savoir plus sur Hamlet Kebab quelques liens :

http://lacommune-aubervilliers.fr

http://lacommune-aubervilliers.fr/piece-d-actualite-ndeg5#

http://www.mk2.com/salles/mk2-bibliotheque

Posted by Delphine Neimon

Fondatrice, directrice, rédactrice en chef et rédactrice sur le webmagazine The ARTchemists, Delphine Neimon est par ailleurs rédactrice professionnelle, consultante et formatrice en communication. Son dada : créer des blogs professionnels. Sur The ARTchemists, outre l'administratif et la gestion du quotidien, elle s'occupe de politique, de société, de théâtre.

Website: https://www.theartchemists.com