Capitaine Conan : « Cette guerre, vous l’avez faite, mais on est 3000 à l’avoir gagnée ! »

photos extraites du film Capitaine Conan de Bertrand Tavernier

Difficile d’aborder la mémoire de la Grande Guerre sans évoquer les nombreuses versions cinématographiques qui en témoignent notamment Capitaine Conan. Sorti en 1996, le film de Bertrand Tavernier inspiré du roman de Roger Vercel édité en 1934, donne à voir un autre visage de la Grande Boucherie, meurtrier ô combien, aussi impertinent et captivant que légitime.

Zoom sur les corps francs

Exit la boue des tranchées de Verdun, le Nord de la France où la guerre de position ne finit plus de s’enliser dans des affrontements sans fin. Nous voici du côté de la Bulgarie, où les troupes françaises tentent de pénétrer les territoires austro-hongrois. Parmi les Poilus impliqués dans le front des Balkans, le lieutenant Conan et sa cinquantaine de tueurs, spécialisés dans l’action commando : ils font partie des « corps francs », ces petits groupes qui harcèlent les lignes ennemies, semant la mort, la désolation et la terreur sur leur passage. Du courage à revendre, de l’ingéniosité et le goût du sang sur la langue, car il faut une âme d’assassin pour exceller dans cette discipline.

D’assassin et de rebelle : Conan et ses hommes sont ingérables, et l’état-major a bien du mal à faire rentrer dans le rang ces soudards pour qui le coup de main est une drogue. Problème : que vont-ils devenir une fois la guerre terminée ? Pour l’instant, elle s’éternise et les troupes affrontent désormais les communistes, mais qu’en sera-t-il plus tard ? Comment ces tueurs dont la plupart ont été recrutés en prison vont-ils réintégrer la société ? C’est la question posée par Tavernier qui interroge ainsi l’effet d’une barbarie légitimée sur l’être humain. En tant de guerre, tout est autorisé ou presque, mais dans cet entre-deux de l’armistice, quand doucement on revient à la paix ?

Errance ubuesque et ironie grinçante

«Cette guerre, vous l’avez faite, mais on est 3 000 à l’avoir gagnée » dira Conan à son ami Norbert, un autre lieutenant qui, lui, fait partie du corps d’armée classique avec beaux uniformes et galons. Norbert qui a été bombardé accusateur par sa hiérarchie afin de faire condamner déserteurs et autres lâches qui salissent l’honneur de l’armée. Quand les hommes de Conan, rongés par l’inaction, commencent à s’en prendre à la population, volant, dégradant, agressant, il intervient pour faire justice, car ces derniers n’y vont vraiment pas de main morte. Les deux amis alors s’affronteront, illustrant toute l’absurdité du conflit et de cette armée corsetée par des principes qu’elle trahit dès que ça l’arrange.

Bertrand Tavernier, avec une ironie grinçante donne à voir l’errance ubuesque de ces hommes trimballés de champ de bataille en champ de bataille à bord d’un train, tortillard brinquebalant où les hauts gradés issus de l’aristocratie et de la belle société ne se mélangent pas avec les bidasses du peuple : chacun son rang. Cela nous vaut autant de séquences cocasses que de moments d’une rare dureté. Scènes de combat filmées caméra à l’épaule, passages hallucinants de férocité qui alternent avec des dialogues ficelés avec dynamisme et le sens d’une répartie cinglante, des moments tellement aberrants qu’ils en deviennent loufoques, Tavernier sait y faire pour nous faire comprendre que l’horreur est humaine.

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Un casting de compétition

Hypocrisie d’un état-major qui contraint des soldats épuisés à affronter un ennemi non identifié dans une guerre qui ne veut pas finir, comme si les hommes assoiffés de destruction refusaient de déposer les armes par peur du vide qui s’installerait alors ? Les frontières s’effacent, se redessinent sans cesse, tandis que les empires se disloquent. Et sur ces failles en mouvement, des pauvres gars paumés qui n’y comprennent plus rien sinon qu’il faut tuer pour ne pas être tué. Si vous voulez avoir une idée des dommages mentaux accomplis par la guerre, Capitaine Conan est le film à voir. Parce qu’on comprend très vite que la réinsertion sera impossible.

On appréciera par ailleurs la prestation des acteurs, Philippe Torreton absolument incroyable dans la peau de ce Conan, indomptable guerrier des temps modernes, dont la raison d’être est de massacrer, Samuel le Bihan, Norbert pétri d’humanité qui cherche à retrouver un semblant d’équilibre et de justice dans cette farce ubuesque. Notons également Bernard Le Coq en officier collet monté imbu de sa caste et de ses principes, Claude Rich hilarant en général complètement déconnecté de la réalité ou Catherine Rich, mère éperdue qui tente de sauver son fils, accusé de désertion et de trahison, quand ce pauvre gosse cherchait simplement à éviter les balles.

Un casting de compétition, une histoire surprenante, des répliques qui font mouche, tout est ici assemblé pour accoucher à la fois d’un petit chef d’oeuvre et d’une approche décalée sur la Première Guerre Mondiale. À voir absolument.

Et plus si affinités

Vous pouvez voir Capitaine Conan en VoD ou en DVD.

Posted by Delphine Neimon

Fondatrice, directrice, rédactrice en chef et rédactrice sur le webmagazine The ARTchemists, Delphine Neimon est par ailleurs rédactrice professionnelle, consultante et formatrice en communication. Son dada : créer des blogs professionnels. Sur The ARTchemists, outre l'administratif et la gestion du quotidien, elle s'occupe de politique, de société, de théâtre.

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