Festival Automne en Normandie : Steven Cohen ou qu’est-ce que faire défaut ?

Mene Mene tekel uPharsin

« Tu as été compté, mesuré et tu as fait défaut », Livre de Daniel

Cette citation sacrée titre la performance créée tout spécialement par Steven Cohen pour le festival Automne en Normandie. Un titre symbolique, cinglant, sans pitié, sans humanité presque. Un jugement péremptoire qui condamne l’imperfection, stigmatise la faute, n’évoque aucun pardon. Et résume en termes peu amènes le regard que la société porte sur les « déviants » et les marginaux. Un regard que Steven Cohen, homosexuel, juif et sud-africain, a subi dans ce microcosme intolérable. Avant de le défier et de le combattre. Corseté, haussé sur des chaussures démesurées, maquillé comme une reine de cabaret ou une poupée de porcelaine.

Rasé, imberbe, androgyne à la démarche incertaine comme un funambule sur son fil, démarche lente de cosmonaute en apesanteur, traversant les chaos de ce monde ainsi ce bidon ville en cours de radiation que le performer arpente au milieu des décombres, vêtu d’un lustre de cristal. La performance a fait date, comme chacune des interventions de ce génie qui a trouvé refuge à Lille, terre d’adoption, donjon de protection, berceau de réflexion. Un cocon qui assure à peine le repos et la sécurité de ce preneur de risques hors pair, dont la douce voix se durcit quand il évoque le racisme, la ségrégation, le refus de l’autre sous toutes ses formes.

Un preneur de risques qui a encore frappé à l’occasion du festival, saisissant la thématique proposée pour en faire un miroir introspectif d’une profondeur dévastatrice, où il est allé secoué les spectres de son ambivalence et de sa judaïté avec un courage et un abandon dont peu seraient capables. Prise de risques dans les entrailles de la Maison Sublime où il enterre sa prestation comme dans un tabernacle, un bunker ou un tombeau. Une cave sous le tribunal de justice de Rouen, majestueuse bâtisse gothique dont les fondations ont révélé les vestiges d’une habitation juive, probablement un lieu de prière et d’enseignement des textes.

Cohen s’y glisse comme un mort vivant pour dérouler le long des parois de béton un jeu de piste qui nous conduit dans les tréfonds de son être et du nôtre : une pile de chaussons de danse usagés, un corset affublé d’un singe empaillé, des croix gammées, des étoiles de David … le poids du passé et des traditions, la culpabilité qu’est la recherche de soi, ce patrimoine tragique de la Shoah qu’on porte comme un calvaire, ce présent inacceptable de la lutte contre les palestiniens, les espoirs de bonheur qu’on protège malgré tout de l’avortement moral, … jusqu’à ces chaussures à plateau qui reposent sagement sur des pattes d’éléphant.

Et au centre de cette spirale, au cœur des ruines éclairées de bougies, Steven Cohen nous accueille, pour nous faire écouter la petite musique intérieure de son séisme personnel, sorti des gramophones qu’il porte comme une ceinture de pénitence. Humble, nu, le regard tranquille et brillant, il circule parmi nous. Pour nous renvoyer l’image de nos propres questions identitaires. Nos propres ombres. Des ombres qu’il a commencé d’évoquer sur l’esplanade du Trocadéro, en septembre, lorqu’il en a parcouru le dallage en public, corseté comme à son habitude, orné d’un panache de plumes, … un coq en laisse au bout de son sexe. La chose lui a valu une arrestation pour le moins virile de la marée chaussée, une garde à vue, … et une inculpation pour exhibitionnisme sexuel. Jugement sera rendu en mars. Prise de risques donc, une de plus, mise en péril pour pousser la logique de l’absurde et démontrer le malaise et l’autisme de notre société moderne face à la problématique de l’appartenance.

Le film de cette performance, sauvage bien que préméditée avec ô combien de conviction et sens aigu de la stratégie artistique et polémique, est projeté sur l’un des murs de la Maison Sublime. Nous le prenons comme un coup de poing, saisissant en une seconde l’ampleur de l’analyse menée, la mécanique mise en place qui va amener le débat sur la place publique via un procès, la force incroyable qui motive ce petit homme au point de mettre en péril sa liberté. Tout prend sens quand la caméra s’arrête sur l’un des frontons du palais de Chaillot, monument en son temps contemplé par un Hitler, vainqueur éphémère inexorablement voué aux gémonies. On y lit ces vers de Paul Valéry :

« Tout homme crée sans le savoir

Comme il respire
Mais l’artiste se sent créer
Son acte engage tout son être
Sa peine bien aimée le fortifie »

En un cadrage, Steven Cohen anéantit la condamnation de Daniel et s’impose dans le monde. Sans aucune contestation et pour notre bien à tous.

Et plus si affinités

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Delphine Neimon

Posted by Delphine Neimon

Fondatrice, directrice, rédactrice en chef et rédactrice sur le webmagazine The ARTchemists, Delphine Neimon est par ailleurs rédactrice professionnelle, consultante et formatrice en communication. Son dada : créer des blogs professionnels. Sur The ARTchemists, outre l'administratif et la gestion du quotidien, elle s'occupe de politique, de société, de théâtre.

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