Et même si je me perds : quand Shiro Maeda formule l’absurde de nos consciences

Et-même-si-je-me-perds
Copyright Compagnie GOTANNDADAN

Jusqu’ici notre aperçu de la culture japonaise se cantonnait à la focale offerte par la Jap expo, le monde des mangas ou les expos du Musée Guimet. Notre récente incursion au sein de la Maison de la Culture du Japon à Paris nous a permis d’ouvrir cette perspective sur la production dramaturgique contemporaine de ce pays. Soucieuse de mettre en exergue le paysage théâtral nippon, l’équipe de la MCJP programme régulièrement les œuvres du répertoire traditionnel comme des jeunes talents de la scène moderne. C’est ainsi qu’en ce samedi 22 novembre nous découvrons avec curiosité Et même si je me perds de Shiro Maeda.

Auteur prolixe qui s’exprime sur la scène autant que dans le roman et le scénario, Shiro Maeda fonde la compagnie Gotanndadan à l’âge de 19 ans. Précoce et inspiré, il va développer un type de pièces où l’humour le plus détaché côtoie des situations insensées.  Et même si je me perds relève de ce goût pour l’absurde, qui nous plonge dans l’inconscient de Michiru Suzuki, une jeune femme trentenaire sans but, sans idéaux, sans passion. Plate et désoeuvrée, nous la voyons errer entre ses souvenirs et ses désirs, tandis que ses pensées convoquent le passé et le futur.

je-me-perds-2-27d7e
Copyright Compagnie GOTANNDADAN

L’écriture, minimaliste et puissante à la fois, repose sur des dialogues à plusieurs vitesses alternant la banalité des échanges quotidiens et de soudaines envolées philosophiques et poétiques qui embrouillent la communication. D’une voix monocorde, profonde ou enfantine, les personnages trahissent la gêne de rapports codifiés par la rigidité d’une société qui confond modernité et règles, écrasée sous le poids des interdits et des angoisses. Mais si les relations sociales se doivent d’être retenues, l’intériorité, elle, n’a pas de limite et devient le refuge de la fantaisie la plus délurée.

C’est ainsi que nous suivons ce petit bout de bonne femme dans les spirales de son inconscient où son apparence quelconque et réservée de poupée sage explose au fur et à mesure qu’elle croise sa sœur qui n’existe pas (jumelle avortée ou double imaginaire ?), une mère gigantesque dans ses vêtements trop grands, un père effacé et condescendant, des amants de passage, et cet enfant impatient et capricieux qu’un jour peut-être elle aura. Car tout est histoire de volonté, n’est-ce pas ? Et l’héroïne de congédier énergiquement ces pensées lorsqu’elles s’imposent sans son consentement, ou la perturbent trop.

je-m-eperds-ebbd3
Copyright Compagnie GOTANNDADAN

Du coup les situations dérapent du banal au drame au cocasse à l’absurde avec par exemple ce grand moment de théâtre qu’offre la visite chez le dentiste qui va devenir consultation gynéco puis exploration de l’intériorité du personnage en mode spéléologie avant de finir en visite d’appartement pour réinvestir les rues de Tokyo suggérées par des alignements de sièges qui rappellent Les Chaises de Ionesco au même titre que ces répliques aux tonalités variées.

Axe central de cet imaginaire, la Tokyo Tower devient le repère de tous, dans cette course poursuite sans but sinon celui de gravir la corde à nœud qui suggère le bâtiment, soulignant au passage sa vanité et sa vacuité. Ascétique dans sa forme, le dispositif scénique ouvre les portes de l’imagination et du rire, tandis que les acteurs apportent à cette histoire fabuleuse leur jeu à la fois discret, complexe et appuyé. On pense bien sûr à Oh les beaux jours de Beckett, à L’oiseau bleu de Maeterlinck, aux Bonnes de Genêt, aux caricatures d’Hokusaï, … et on apprécie la valeur créative de cette fraîcheur d’esprit, sa pertinence quand il s’agit de nous dire le vide des temps et l’errance des générations.

Merci à Benjamin Getenet pour son approche et sa lecture de la pièce.

 

Et plus si affinités

http://www.mcjp.fr/francais/spectacles/et-meme-si-je-me-perds-shiro-maeda/et-meme-si-je-me-perds-shiro-maeda