
Pour celles/ceux qui nous lisent régulièrement, nos focales sur la soirée Velu.e ne sont plus une nouveauté vu que cela fait trois ans à la louche que nous évoquons la programmation de ce « cabaret viscéral changeforme et détonnant » pour reprendre les termes de l’équipe qui drive ce projet ô combien rafraîchissant. Un projet qui n’est pas sans évoquer l’Eldorado tel qu’il sévissait durant les années 20/30 à Berlin. Zoom sur un phénomène de société au travers du documentaire Eldorado : Le Cabaret honni des nazis que lui ont consacré Benjamin Cantu et Matt Lambert en 2023.
Un laboratoire des libertés
Direction Berlin des années folles. Le cabaret Eldorado est au coeur de la révolution queer en marche dans la foisonnante capitale allemande. Le mythique nightclub constitue alors une « safe zone » où gays, lesbiennes, personnes trans, drag queens et kings s’épanouissent sans crainte. Dans une Allemagne déchirée par la crise économique, les soubresauts de la république de Weimar, ce véritable laboratoire social accouche au quotidien d’une modernité audacieuse, où l’art, la transgression et la liberté sexuelle se déploient avec une vitalité inouïe.
Parmi les dizaines de bars et clubs queer qui animent la ville, l’endroit se distingue par son ambiance inclusive et son public bigarré. Ici, la clientèle queer côtoie des hétérosexuels fascinés par cette effervescence, dans un élan commun de curiosité. Les spectacles de drag, les bals costumés, les performances artistiques se succèdent frénétiquement, fleurissant dans ce formidable terreau d’émancipation. À l’entrée, une phrase résume l’esprit des lieux : « Hier ist’s richtig » (« Ici, c’est juste »). Un manifeste en trois mots, une promesse d’acceptation inconditionnelle.
Portraits croisés : les visages de l’Eldorado
L’endroit attire les célébrités, donnant ainsi à voir les contrastes de la société allemande de cette époque. On y croise, entre autres :
- Magnus Hirschfeld, sexologue et militant infatigable de la cause LBGT, fondateur de l’Institut pour la science sexuelle, pionnier des recherches sur la diversité des genres. Son héritage, aujourd’hui célébré, fut violemment réprimé par les nazis.
- Charlotte Charlaque et Toni Ebel ; considérées comme deux des premières femmes trans à avoir subi une opération de réassignation sexuelle, ces véritables icônes incarnent la visibilité et la résilience de la communauté trans sous Weimar. Leur histoire, à la fois lumineuse et tragique, illustre les possibilités offertes par cette époque — et leur brutale interruption.
- Ernst Röhm, chef de la SA et bras droit d’Hitler, et son lieutenant Karl Ernst, tous deux homosexuels. Leur fréquentation assidue du cabaret révèle une hypocrisie glaçante : ces mêmes hommes, piliers du régime nazi, seront assassinés en 1934 lors de la Nuit des Longs Couteaux, une purge visant à « nettoyer » le parti de ses éléments « indésirables », dont les homosexuels. Leur destin rappelle cruellement comment la communauté queer, y compris en son sein, fut trahie par l’idéologie qu’elle côtoyait.
La fin d’un rêve : répression et devoir de mémoire
Avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir, le paragraphe 175 — qui criminalise l’homosexualité — est renforcé. L’Eldorado ferme ses portes en 1932. Ses clients sont traqués, déportés, assassinés. La Gestapo éradique méthodiquement la scène queer berlinoise, effaçant des décennies de progrès sociaux et culturels.
Eldorado : Le Cabaret honni des nazis est un miroir tendu à notre époque, un rappel que les libertés sont fragiles et que les espaces de résistance, comme l’était l’Eldorado, restent vitaux pour les communautés marginalisées. En redonnant voix aux survivants, en questionnant les experts, en honorant les disparus, le film accomplit un geste essentiel : il préserve une mémoire trop souvent effacée, et célèbre la résilience d’une culture queer qui, malgré tout, a survécu.
Pourquoi ce récit résonne-t-il aujourd’hui ? Parce qu’il nous parle de liberté, de courage, et des dangers de l’oubli. L’Eldorado fut bien plus qu’un cabaret : ce fut un symbole de ce que la tolérance et l’audace peuvent construire — et de ce que la haine peut détruire. À l’heure où les droits des personnes LGBTQ+ sont encore menacés dans de nombreux pays, ce documentaire est un appel : se souvenir, pour mieux résister.
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