Le Consentement : de l’emprise à la prise de conscience, « prendre le chasseur à son propre piège »

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Le consentement

Que vous dire ? Le titre est d’une simplicité déconcertante, presqu’une évidence désormais, il faut en tout cas l’espérer, le souhaiter de toutes nos forces. Mais dans les années 80, quand elle croise le chemin de Gabriel Matzneff, Vanessa Springora, du haut de ses 14 ans, n’a aucunement notion de ce que représente la notion de consentement, encore moins, et c’est cela qui fait frémir, son entourage. Il faudra attendre l’année 2020 pour que la gamine devenue femme témoigne de l’enfer qu’elle a vécu dans un récit de 216 pages dont l’ironie mordante dissimule mal la détresse.

L’ironie et la colère

Cette ironie n’est pas perceptible dans l’adaptation cinématographique que je regarde initialement. Signé Vanessa Filho, remarquablement interprété par Kim Higelin et Jean-Paul Rouve, le film prend déjà à la gorge. Mais comme toute adaptation de livre à l’écran, il manque forcément quelque chose du témoignage originel. Confirmation en plongeant dans ces pages : l’ironie, la colère y sont constantes, irriguant l’écriture, assurant la vibration du souvenir, de la détresse, de la déchirure subie. Le récit débute là où le film finit, avec la volonté de « prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ».

L’autrice commence par planter le décor. Famille éclatée, père absent et violent (le héros de Patronyme édité en 2025, qui creuse le sillon ébauché dans la première œuvre), mère paumée, enfant en quête de sens qui se réfugie dans la littérature et l’écriture. Comme le précise Vanessa avec beaucoup de lucidité et un sens consommé de la synthèse qui fait mal : « Un père aux abonnés absent qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et surtout, un immense besoin d’être regardée. Toutes les conditions sont maintenant réunies ».

Un prédateur au visage de bonze

L’héroïne de ce conte qui tourne au cauchemar va rejoindre la trop longue cohorte de Lolitas que Gabriel Matzneff a inscrites sur son tableau de chasse à l’adolescente (où figurent également et en bonne place les petits garçons de Manille poussés à la prostitution par la misère). Autant de victimes sacrifiées sur l’autel des fantasmes et caprices d’un auteur sulfureux alors adulé par les intellectuels du monde entier. Le prédateur au visage de bonze impassible enjôle les ingénues pour mieux les vampiriser sexuellement, affectivement, émotionnellement et littérairement. Toutes finissent abandonnées quand elles s’avèrent trop âgées (16 ans en moyenne) et/ou trop collantes. Un abandon qui les disloque, les démolit.

Vanessa aura l’occasion de découvrir cette sororité dans la destruction. Une destruction dont elle ne se remettra jamais mais qu’elle dissèque néanmoins avec acuité au fil des paragraphes, faisant au passage référence à la littérature, Nabokov en tête, pour cerner le piège tendu, le modus operandi de G.M. Elle réduit son agresseur à ses initiales, lui rendant ainsi la monnaie de sa pièce, lui qui l’a baptisée V. dans son journal. Un anonymat de façade, on reconnaît vite qui est cette jeune fille dépeinte comme une véritable harpie, dont la photographie apparaît de loin en loin au fil des confidences du romancier qui se lamente de sa perversité, lui qui cherchait dans cette idylle la rédemption.

Car supplice il y eut

Photographies, lettres, anecdotes… des pans entiers de vie ont ainsi été exposés, sans jamais demander le consentement de Vanessa. Littéralement aveuglée par un prédateur qui sait utiliser les bons leviers psychologiques pour la mettre sous sa coupe et tout obtenir d’elle, Vanessa a servi d’objet sexuel (la question même de son plaisir n’est jamais prise en compte par son « amant »), de poubelle émotionnelle, de faire valoir, de réceptacle à la colère et à la frustration de son bourreau. Car supplice il y eut. Nous voyons sombrer cette adolescente abandonnée de tous. Déscolarisation, drogue, crise psychotique : c’est un miracle qu’elle s’en soit sortie. Son témoignage, comme celui d’Eva Ionesco, victime, elle, de sa mère, et à laquelle Vanessa fait référence, met en évidence une souffrance atroce, qui marque au fer rouge, dont on ne revient jamais tout à fait.

La souffrance qu’on n’entend jamais, parce qu’on ne veut pas, parce que tout est fait pour taire la chose, parce que les victimes n’osent pas parler, rongées qu’elles sont de honte, de culpabilité, de solitude. De terreur quasi épidermique quand leur agresseur les harcèle, ce que Matzneff fait régulièrement, noyant de lettres, de coups de fil, de mails, une Vanessa qui l’a enfin fui comme on fuit la peste, quand elle comprend qu’il viole des gamins de huit ans à chaque voyage en Orient. Et que personne ne trouve rien à y redire.

Dénoncer l’acceptation

C’est l’un des points forts du livre Le consentement : la dénonciation de l’acceptation, du consentement de la société. Tout le monde a l’air de trouver ça normal, charmant, drôle même. La seule à dénoncer la chose publiquement ? Denise Bombardier, autrice québecoise qui monte au créneau en pleine émission littéraire pour dénoncer les attirances pédophiles de Matzneff. L’émission s’appelle « Apostrophes », elle est cornaquée par Bernard Pivot, vue par des milliers de spectateurs. Nous sommes en 1990 et Bombardier sera raillée par les invités, critiquée pour son manque d’ouverture d’esprit, conspuée pour avoir attaqué une auteur de génie.

Ou quand l’agresseur devient victime, par la grâce d’une société complice où la femme qui se plaint est une mégère, les gamines des allumeuses hystériques qui n’ont de valeur que parce qu’elles alimentent une œuvre littéraire. La prise de conscience opérée via l’écriture de Springora est brutale et sans concession. Devenue éditrice, elle dénonce la complicité de ceux qui ont publié la prose pédopornographique de Matzneff. Ils savaient, ils n’ont rien fait, pire, ils ont encouragé ces propos. Aujourd’hui, ce genre d’écrit n’ayant plus la faveur du public, il n’intéresse plus les maisons d’édition. La douleur profonde et irréversible des victimes, elle, demeure.

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Posted by Delphine Neimon

Fondatrice, directrice, rédactrice en chef et rédactrice sur le webmagazine The ARTchemists, Delphine Neimon est par ailleurs rédactrice professionnelle, consultante et formatrice en communication. Son dada : créer des blogs professionnels. Sur The ARTchemists, outre l'administratif et la gestion du quotidien, elle s'occupe de politique, de société, de théâtre.

Website: https://www.theartchemists.com