
C’était il y 75 ans, mais la question demeure : pourquoi autant d’indifférence face la Shoah ? Comment a-t-elle pu se produire et se poursuivre sans que personne ne réagisse officiellement ? Avec Amen sorti en 2002, Costa-Gavras aborde la problématique sous un angle qui dérange : c’est le silence crispé du Vatican et du Pape qu’il autopsie image après image. Sans concession, comme son habitude.
Effroi total
Adapté de la pièce Le Vicaire de Rolf Hochhuth (1963), Amen évoque le parcours pour le moins tragique de Kurt Gerstein. Joué avec une intensité émouvante par Ulrich Tukur, cet ingénieur protestant, promu membre de l’Institut d’hygiène de la Waffen-SS, découvre lors d’une inspection, les expérimentations sur le gazage des Juifs. Son effroi est total.
Immédiatement, il alerte son pasteur… qui ne l’écoute pas. Il va alors tenter d’avertir les autorités catholiques d’Allemagne… qui font la sourde oreille. Il se tourne aussi vers des diplomates qui ne bougent pas. Le seul qui l’entend, qui l’écoute, qui saisit l’ampleur du massacre en train de s’orchestrer est Ricardo Fontana (Mathieu Kassovitz), un jeune jésuite issu de la noblesse romaine et dont la famille est proche du Pape.
En travers de la gorge
A eux deux, ils font tout pour avertir Pie XII, collectant les preuves, tentant de freiner l’extermination en marche par tous les moyens administratifs dont ils disposent. Rien n’y fera. Quand les Nazis pénètrent dans Rome en 1943, ils raflent les Juifs dans la panique générale. Impuissantes, les autorités vaticanes n’ont comme solution que de cacher ceux qu’ils peuvent. Il est alors trop tard pour intervenir officiellement.
Fontana sera broyé par le système concentrationnaire, Gerstein arrêté par les Alliés se pendra quand il apprendra qu’on le soupçonne de crime contre l’humanité. Leur sort est d’autant plus atroce que d’autres nazis eux fuiront grâce aux réseaux catholiques mis en place pour les exfiltrer. La dernière séquence du film, qui illustre ce phénomène, reste de fait en travers de la gorge.
La mécanique du silence
Une fiction ? Le Gerstein historique est une figure réelle, dont le destin restera profondément ambigu. À la fin de la guerre, il se livre aux autorités françaises à Reutlingen, rédige ce qui restera connu sous le nom de « rapport Gerstein » — l’un des premiers témoignages directs sur les chambres à gaz. Il est néanmoins incarcéré à la prison militaire du Cherche-Midi à Paris, inculpé d’assassinat et complicité. Il y est retrouvé pendu le 25 juillet 1945, dans des circonstances qui n’ont jamais été entièrement élucidées. La justice n’avait pas voulu croire à sa bonne foi. L’histoire lui accordera, bien plus tard, une réhabilitation posthume — en 1965 seulement, vingt ans après sa mort.
Ce que le film fait également en disséquant la mécanique du silence institutionnel du Vatican sous Pie XII. Costa-Gavras ne verse pas dans la caricature : il montre comment ce silence s’est construit, étape par étape, à travers des mécanismes parfaitement rationnels — calcul diplomatique, anticommunisme viscéral, peur de représailles contre les catholiques en zone occupée, préservation des intérêts de l’Église dans l’Allemagne d’après-guerre.
L’horreur bureaucratique
Cette lecture est historiquement fondée, même si elle reste débattue. La question de l’attitude de Pie XII pendant la Shoah a fait l’objet d’une historiographie abondante, ravivée en 2020 lorsque le Vatican a ouvert ses archives secrètes de la période. Les travaux de l’historien David Kertzer (Le Pape et Mussolini, 2014, prix Pulitzer) ont montré la profondeur des accommodements de l’Église avec les régimes fascistes européens des années 1930 et 1940. Le film de Costa-Gavras, réalisé sans accès à ces archives, n’en pose pas moins les bonnes questions, sans tomber dans le spectaculaire.
Le réalisateur opère un choix formel décisif, qui distingue Amen. de la majorité des films sur la Shoah : il ne montre pas les camps. Pas de reconstitution des chambres à gaz, pas d’images de corps, pas de violence directe à l’écran. Du génocide, on ne distingue, outre la réaction épouvantée de Gerstein, que des indices : bidons de Zyklon B soigneusement répertoriés, colonnes de chiffres dans des rapports administratifs, et ces trains qui partent pleins et reviennent vides, inlassablement, rythmant le récit, accentuant l’urgence, le sentiment d’impuissance.
La question des complicités
C’est l’horreur bureaucratique que Costa-Gavras met en images ; sa stratégie est d’une efficacité redoutable. La mise en scène joue sur la répétition et l’accélération : les mêmes scènes d’explication reviennent avec des interlocuteurs différents, les mêmes réponses évasives, les mêmes portes qui se referment. L’effet est celui d’un cauchemar éveillé, d’un engrenage kafkaïen dont on ne peut sortir. La photographie de Patrick Blossier — froide, contrastée, avec de longs plans fixes — renforce l’impression d’une machinerie administrative qui écrase les individus.
L’affiche du film, conçue par le photographe Oliviero Toscani (connu pour ses campagnes Benetton), représente la croix catholique dont le bras horizontal est remplacé par une croix gammée. Elle fera scandale en France avant même la sortie du film, et sera retirée de certains espaces publicitaires. Elle résume pourtant avec une brutalité iconographique pertinente ce que le film développe en deux heures douze : la question des complicités.
Ambiguïté dramatique et morale
La grande force d’Amen. est de ne pas distribuer les rôles de manière trop nette. Gerstein est à la fois le témoin courageux qui risque sa vie pour alerter le monde, et l’homme qui a livré du Zyklon B aux camps d’extermination. Il savait à quoi ce gaz serait employé. Il l’a quand même fourni, en espérant que son témoignage intérieur pèserait plus lourd que sa participation matérielle au crime. Cette zone grise morale est au cœur du film — et l’une des raisons pour lesquelles le personnage historique reste, encore aujourd’hui, l’objet de débats entre historiens.
Ricardo Fontana, lui, finira par accompagner les Juifs de Rome dans les wagons de déportation, en signe de révolte contre la passivité de l’Église — un geste de désespoir qui est aussi une forme de suicide symbolique. Rien d’héroïque mais la conséquence logique et tragique d’une situation sans issue : quand toutes les paroles ont échoué, quand tous les canaux institutionnels se sont refermés, il ne reste plus que le geste — inutile, irréversible, mais seul à ne pas être une trahison de soi-même.
Le crime institutionnel
C’est dans ce registre, celui de la conscience individuelle écrasée par la logique institutionnelle, qu’Amen. rejoint La Filière de Philippe Sands. Gerstein et Wächter sont des miroirs inversés : l’un a tenté d’exposer le crime depuis l’intérieur du système, l’autre a fui pour ne pas en répondre. Les deux ont utilisé les mêmes réseaux, les mêmes silences, les mêmes institutions. Et les deux ont fini par être rattrapés — l’un par la mort en prison, l’autre par l’enquête d’un avocat international un demi-siècle plus tard.
En cela, Amen. s’inscrit dans la continuité d’une œuvre entièrement dédiée à la question du crime institutionnel et de la complicité des appareils d’État. De Z à L’Aveu en passant par Missing, Costa-Gavras a fait de la dénonciation du mensonge d’État sa matière première cinématographique.
Amen. reçoit le César du meilleur scénario en 2003 — une reconnaissance qui ne surprend pas, tant la construction dramaturgique du film, coécrite par Costa-Gavras et Jean-Claude Grumberg, est rigoureuse. Le film est présenté en compétition officielle à la Berlinale 2002, où Rolf Hochhuth, auteur de la pièce originale, déclare en voyant le film : « Je n’avais que des mots, le cinéaste possède l’image. » Tout est dit.
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