Enhanced games 2026: jeux augmentés, sport sous dopage et rentabilité technofasciste

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vue des Ehanced Games

Enhanced Games : ça vous dit quelque chose ? Voici bien trois ans qu’on en parle … et ils viennent enfin d’avoir lieu ce 24 mai 2026. En grande pompe ! Au coeur du Resorts World de Las Vegas avec une arène érigée spécialement pour l’occasion. L’event a accueilli les disciplines classiques présentes dans toute compétition internationale qui se respecte, natation, athlétisme, haltérophilie, avec une petite nuance cependant : ces Jeux augmentés autorisent, encouragent, recommandent, encadrent, financent, médiatisent, chantent les louanges … du dopage. Vous avez bien lu !!!!

Le dopage donc, vendu à grand renfort de paillettes (le choix de Las Vegas n’a rien d’anodin) comme une avancée historique, un progrès pour l’humanité, une manière de s’absoudre des règles du sport afin de miser sur l’humain augmenté, parfaite émanation de la philosophie transhumaniste. On hurle, de joie pour certains, d’horreur pour d’autres, de colère pour les gens encore sains d’esprit. Foutage de gueule d’ampleur pharaonique dans une Amérique biberonnée à la Trump attitude ? Il y a de ça. Explications … et un brin de réflexion.

Court-circuiter le modèle olympique

Réflexion qui débute par le décorticage de la genèse du projet. Juin 2023 : annonce en fanfare de l’event par son initiateur l’Australien Aron D’Souza, tech entrepreneur quadra sorti tout droit de l’université d’Oxford pour agiter l’oriflamme de la philosophie libertarienne. Sa déclaration officielle sur fond de stroboscope et de house musique revendique le caractère disruptif de son projet, pour le monde sportif, pour l’humanité (Africa.espn.com). Sa source d’inspiration ? Un article de 2004 publié dans le British Journal of Sports Medicine, intitulé Why we should allow performance enhancing drugs in sport, signé par trois chercheurs, Julian Savulescu, Bennett Foddy et Megan Clayton (spe15).

Un peu mince comme caution scientifique, pas des masses vérifié, bancal mais on sait tous que dans la tech « Fake it until you make it ». Agitant cet article comme une vérité absolue, D’Souza se propose alors de court-circuiter (et faire imploser au passage) le modèle olympique, jugé « hypocrite, corrompu et dysfonctionnel », et de faire de l’augmentation de l’être humain – human enhancement – un atout pour les athlètes … avant d’élargir les bienfaits de l’industrie médicale convoquée à l’humanité tout entière, enfin ceux qui pourront payer car on se doute bien que cela ne sera pas gratuit (spe15).

Beaucoup de bruit pour rien

Traduction en langage padméen : on met en place un superbe event bien rutilant (+ tout l’arsenal de communication nécessaire, site web magnifique, réseaux sociaux survitaminés, bref la totale) avec une blinde de sportifs dopés jusqu’à la moelle (42 en tout, c’est pas énorme mais bon faut bien débuter dans la vie) – et sous contrôle d’une  Commission médicale et scientifique indépendante (soi-disant) – avec les substances interdites par l’Agence mondiale antidopage, à savoir testostérone EPO, anabolisants et stéroïdes. Héroïne et GHB sont interdits mais bon, vu qu’il n’y aura pas de contrôle anti-dopage, c’est open bar.

Secret médical oblige, on ne saura rien des produits pris par les concurrents ou des doses administrées. Opacité totale mais quand même on se couvre ; L’Équipe rapporte : « Dans un document récapitulatif distribué à la presse cette semaine, à la question « Que se passe-t-il si un athlète meurt pendant la compétition ou à l’entraînement ? », les créateurs des Jeux améliorés répondent : « Le progrès humain comporte des risques et le sport de haut niveau ne fait pas exception ». Et les participants de passer du rang de dieu des stades à celui de rat de labo ? D’après vous ?

En tout cas, aucun n’a cassé la baraque en matière de record. Les résultats, en termes strictement athlétiques, ont déçu. Passons sur le coureur américain Fred Kerley qui n’a pu exploser le record d’Usain Bolt malgré ses promesses (il a bouclé son 100 mètres en 9 »97, contre les 9 »58 du sprinter jamaïcain ou son propre temps aux J.O. de Paris à savoir 9 »81 (Euronews). Pas glorieux, glorieux donc sachant que certains participants non dopés ont gagné des épreuves face à des sportifs qui l’étaient, ainsi Tristan Evelyn, athlète de la Barbade, qui a remporté le 100 m … sans béquille chimique (Le Devoir).

LA performance de la soirée est venue du nageur grec Kristian Gkolomeev, vainqueur du 50 mètres nage libre en 20 »81, soit seulement 0,07 seconde de mieux que le record du monde légal établi par l’Australien Cameron McEvoy. Beaucoup de bruit pour rien, prophétisait Shakespeare. Le nageur a néanmoins reçu la prime d’un million de dollars promise au vainqueur, c’est toujours ça de gagné. Mais le record ne sera pas homologué — Gkolomeev portait une combinaison en polyuréthane bannie par World Aquatics, en plus des substances interdites. Par ailleurs, des enquêteurs amateurs ont rapidement mis en doute la fiabilité du chronométrage. Les Enhanced Games ont balayé ces accusations, les qualifiant de « totalement infondées, de la bouillie de l’internet » dixit EuroNews. Commode.

page de vente du site enhanced

La tech libertarienne en embuscade

En résumé, on tire un trait sur la pluie de records annoncés. Se bourrer de saloperies pour améliorer ses compétences physiques ? Un leurre. Un leurre soutenu, et c’est là le côté intéressant, par une grande partie de la tech. Direction les coulisses de l’événement. D’Souza n’est pas monté seul à l’assaut. Dans son sillage une flopée de personnalités issues du sport qui jouent les cautions morales, je cite : «Rick Adams, passé par le Comité olympique américain, Dan Turner, ex-directeur de la performance chez Red Bull, ou Timothy Phelan, ancien dirigeant chez Nike. Dans la Commission des athlètes qu’il est parvenu à monter, on retrouve notamment le nageur sud-africain Roland Schoeman, triple médaillé olympique à Athènes en 2004 (et contrôlé positif à un produit prohibé en 2019) et la bobeuse canadienne Christina Smith, qui a participé aux JO 2002 » (merci L’Equipe).  

Et puis il y a les financeurs. Et là ça devient trèèèèèèès intéressant. Les Enhanced Games sont privés, pas un sou d’argent public (manquerait plus que ça), une société baptisée Enhanced Group servant de support économique. Qui a payé ? Parmi l’aréopage de business angels et pontes de la tech qui ont mis la main au porte-feuille, on trouve un certain Donald Trump Jr. par le truchement du fonds 1789 Capital, Junior qui apparaît du reste dans la vidéo de promo de l’event. Et puis comptons aussi sur Peter Thiel, l’idéologue libertarien de la Silicon Valley, chantre du technofascisme et financier des campagnes de Trump senior. Le monde est petit, isn’t it ?

Un business d’avenir ?

Et parfois très avantageux. Numerama précise « Enhanced Group, introduite en Bourse via un SPAC, dont la valorisation a dépassé le milliard de dollars avant même la première course » et 200 millions de dollars de liquidités pour l’avenir. La manœuvre a réussi, et D’Souza peut se frotter les mains, son affaire est en rail, avec des promesses non négligeables de rentabilité, dixit Barchart : « Founded in 2023 by Executive Chairman Christian Angermayer, Co-Founder and CEO Maxmillian Martin and Dr. Aron D’Souza, Enhanced challenges conventional sporting norms by embracing regulated medicine and science to push human potential while prioritizing safety, transparency and innovation » que je traduirai par « Fondée en 2023 par Christian Angermayer, président exécutif, Maxmillian Martin, cofondateur et PDG, et le Dr Aron D’Souza, Enhanced remet en question les normes sportives traditionnelles en s’appuyant sur la médecine et la science pour repousser les limites du potentiel humain, tout en accordant la priorité à la sécurité, à la transparence et à l’innovation ».

Petit plus mais ça fait la différence ; à l’heure où je relis cet article, Maxmillian Martin vient de communiquer via son Substack les retombées de cette première édition. Outre les nombreux records selon lui battus (il faut bien sauver la face), l’event, qui a été diffusé dans 100 millions de foyers américains et devant 375 millions d’internautes via le web et 180 créateurs de contenus partenaires, a également engrangé 32 millions de dollars de sponsoring (pas énorme au vu des sommes dépensées pour l’event), et attiré l’intérêt de nouveaux alliés commerciaux, suffisamment en tout cas pour envisager une édition 2027. Clairement, ce business a de l’avenir … ou le croit fortement. Les dividendes à venir se trouvent peut-être ailleurs, dans la page de vente des produits de la marque Enhanced par exemple (100 $ en moyenne le flacon), page à laquelle on accède par le biais du site présentant la compétition. Comme c’est pratique.

produits vendus sur le site enhanced

Biohacking et domination

Eh oui, l’arrière-boutique du sport augmenté est en fait un marché de la performance pharmacologique juteux, avec en toile de fond un glissement sociétal inquiétant.

Depuis une décennie au moins, le complexe idéologique de la Silicon Valley — le transhumanisme déguisé en pragmatisme, l’optimisation vendue comme liberté — s’attaque méthodiquement à toutes les limites de l’humain, cognitives avec le biohacking, émotionnelles avec les thérapies de microdosage de psychédéliques, physiques avec les Jeux augmentés. La logique est toujours la même : le corps tel qu’il est constitue un problème à résoudre, un bug dans le code de l’espèce.

Constat profondément révélateur, cette vision trouve un écho immédiat dans le discours politique actuellement porté par Trump et son entourage. Ce n’est pas un hasard si l’événement est programmé le week-end du Mémorial Day, férié et hautement symbolique de la grandeur américaine puisqu’on y célèbre les soldats décédés au champ d’honneur. Donald Trump Jr., en tant qu’investisseur, a déclaré que les Enhanced Games représentaient « l’avenir — une vraie compétition, une vraie liberté et de vrais records battus » ; cela s’inscrit dans ce que le mouvement MAGA a le plus à cœur : « l’excellence, l’innovation et la domination américaine sur la scène mondiale » (spe15). La domination. L’athlète augmenté est un outil de puissance nationale et d’hégémonie de marché. Cela ne vous rappelle rien ?

Des pratiques à risques

De la Mar-a-lago face à l’homme augmenté, il n’y a qu’un pas ? Il semblerait même que cela soit un tout, dont les Enhanced Games se font le porte-voix, zappant la dangerosité de la chose. La communauté médicale a d’ailleurs réagi au quart de tour, dixit Euronews. Professeur Rob Aughey, responsable des sciences du sport à la Federation University Australia, Dre Catherine Norton, professeure associée en nutrition du sport à l’université de Limerick, professeur associé Kagan Ducker, de l’université Curtin, tous pointent du doigt :

  • les risques qu’implique la prise de substances, des risques physiques (hypertension, croissance cardiaque anormale, lésions rénales et hépatiques, ruptures musculaires) et psychologiques (addiction, psychose, agressivité) ;
  • le danger du cumul de plusieurs substances à fortes doses, souvent à des niveaux bien supérieurs aux recommandations thérapeutiques, dans des environnements où la pression pour repousser sans cesse les limites fait partie intégrante du modèle lui-même ;
  • l’impact mortifère chez les jeunes et les sportifs amateurs, aveuglés par les promesses mirifiques de ces produits.

Autre souci d’ordre éthique : les récompenses promises pour attirer des sportifs issus de milieux socio-économiques défavorisés et ne disposant que de peu de moyens, dans des recherches rémunérées qui ne disent pas leur nom.

Spectacle de clowns

Pour couronner le tout et à raison, l’Agence mondiale antidopage est monté aux créneaux, qualifiant l’event de « dangereux et irresponsable », menaçant de soumettre les athlètes concernés à des contrôles afin de « protéger l’intégrité du sport légitime » dixit The Conversation qui ajoute : « The International Olympic Committee (IOC) also issued a formal statement calling the games “utterly irresponsible and immoral … a betrayal of everything we stand for”. Travis Tygart, CEO of the US Anti-Doping Agency dismissed the Enhanced Games as “a dangerous clown show”, traduction « Le Comité international olympique (CIO) a également publié une déclaration officielle qualifiant ces Jeux de « totalement irresponsables et immoraux […] une trahison de tout ce que nous défendons ». Travis Tygart, directeur général de l’Agence antidopage des États-Unis, a qualifié les « Enhanced Games » de « spectacle de clowns dangereux ».

Spectacle de clowns … D’Souza a rétorqué bien sûr, soulignant l’hypocrisie de ces entités. La newsletter de Maximilian Martin, citée plus haut, enfonce le clou. A leur suite les supporters de cette nouvelle approche qui se veut à la fois révolutionnaire, et, on s’en doute, lucrative. Que l’on soit favorable ou non au principe de l’augmentation pharmacologique — il y a là un débat éthique réel, ne nous voilons pas la face — il faut du moins nommer clairement ce qui est en jeu : l’être humain conçu comme actif financier, un prototype perfectible côté en bourse. Des sportifs corvéables à merci, dont la santé n’est guère un souci pour ces investisseurs obsédés par le fric et la disruption d’un monde qui se passerait bien de pareilles mutations. Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous ? Certes, mais à force, ça commence à sérieusement peser de se faire ainsi prendre pour une truffe.

Padmé Purple

Posted by Padme Purple

Padmé Purple est LA rédactrice spécialisée musique et subcultures du webmagazine The ARTchemists. Punk revendiquée, elle s'occupe des playlists, du repérage des artistes, des festivals, des concerts. C'est aussi la première à monter au créneau quand il s'agit de gueuler !