Viridis : Oudéis et l’œuvre au vert

Que croyez-vous qu’il se passera après la fin du monde ? Nous devrons détruire des hordes de zombis affamés ? Découvrir un anneau magique qui restaurera le règne de l’humanité ? Non. Après la fin de notre monde, il faudra aux survivants assurer l’essentiel : manger, se soigner. Pas avec des racines ou des baies, pas avec des rongeurs ou des oisillons, non. Il s’agit de vivre, afin de reconstruire, de recommencer. Sur d’autres bases, d’autres fondations. Et pour cela l’or vert seul nous sauvera qui assurera notre santé, nous permettra de résister, de tenir, le temps de tout recomposer. En nous redécouvrant. Seul moyen pour y parvenir : l’or vert, la spiruline, nourriture, médicament, sauvegarde, patiemment cultivée, qu’il faudra protéger, chérir. Bienvenue dans Viridis.

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Viridis, en quête de l’or vert

Viridis : un univers post apocalyptique entre forêt et ruines, où les « ombres » menacent d’avaler les rescapés dans les ténèbres de leurs gémissements. Ici le quotidien est consacré à chercher et récolter eau, pierres, bois, et autres potentiels outils perdus dans les décombres mêlés des vestiges d’une technologie à réveiller et adapter aux conditions d’urgence. Seul référant capable de guider ceux qui en ont réchappé, le Guru, installé dans sa grotte comme une puissance millénaire, en écho et en osmose avec la nature : confiant, il explique, il calme, offrant un point de ralliement aux survivants impliqués dans cette quête. « Enfant du monde de l’après, écoute le récit du passé. Forge ton avenir par ces paroles maintes fois itérées. Écoute… »

Sa voix rassure tandis que les grandes lignes de notre action se dessinent sur l’écran. Objectif : développer une ferme à spiruline, l’algue précieuse qui permettre de survivre. Missions : multiples depuis la quête d’outils et de matériaux jusqu’à l’action en groupe pour construire les installations de cette ferme miracle. Spécificité : les survivants sur site bénéficient de l’interaction d’internautes qui pilotent leurs actions depuis un Ailleurs indéterminé. Règle du jeu : « Sans coopération, pas de survie ».  Coopération, interaction, complémentarité, numérique, virtuel, réel, ferme à spiruline … les termes ne vous sont pas inconnus, n’est-ce pas ? Oui, Viridis marque une nouvelle étape dans le projet génial d’Oudéis que nous avions chroniqué en janvier 2013, puis suivi d’un œil attentif tout au long de l’année.

Viridis : ludique, artistique, numérique, économique, scientifique, sociétal

Rappelons-nous ce pari : mettre en corrélation une véritable exploitation  de spiruline et un jeu vidéo dont les gamers piloteraient la gestion au travers de leurs missions au sein de l’interface. Utopiste ? Désormais c’est acté, la passerelle entre numérisation du scénario et matérialité de l’unité de culture est établie et fonctionne à plein régime, dans un phénomène de ping pong récurrent entre les participants explorant l’univers de Viridis et l’équipe en charge de la ferme. La ferme qui depuis notre visite durant l’été 2013 a pris corps et s’est organisée pendant que le jeu se développait. Un cheminement énorme sur la structure, l’interface, les textes et les décors d’une part, la construction et l’organisation de la ferme de l’autre. Deux ans de travail pointu, méticuleux et assidu pour amener à terme ce projet éphémère qui jusqu’en octobre 2014 hybride gaming, art, numérique, économie, agriculture, philosophie, citoyenneté dans une démarche humaniste, sociétale et esthétique innovatrice et visionnaire.

Au centre de ce chantier phénoménal orchestré par Oudeis, je cite : Sandra & Gaspard Bébié-Valérian aka Art-Act, artistes, prises de vue, images, textes, sons, Thibaut Trampont, Events for Games, gamedesign et diffusion, Christophe et Sylvie Couprie d’Hexagence, développement, Julia Delcambre, webdesign, Micah Parker, graphisme. Ensemble ils vont élever cet édifice à l’esthétique impressionnante : des panoramiques photographiques à 360°, retouchés et enchâssés pour déployer un univers complet, anamorphosé, qui absorbe et perd le regard sur les lignes d’horizon. Le sentiment de solitude, d’abandon est incroyable, et le joueur est immergé complètement, avec très vite une sensation d’urgence, d’oppression, amplifiée par le chronomètre et le couperet de la dead line à un ou deux jours, souligné par les sons qui rythment chaque partie.

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Viridis : une nouvelle approche de l’entreprise commune ?

Le retrait dans la grotte du Guru est véritablement un moment de respiration en harmonie avec une nature pacifiée et amie. Et de fait le travail accompli sur la création d’atmosphères spécifiques est très pertinent qui plonge le joueur dans son rôle en le forçant à une attention accrue liée aux impératifs imposés par l’action de groupe. Dans Viridis il faut aller vite, pour collecter les matériaux, fabriquer les outils, apprendre les techniques, et enfin pouvoir interagir avec les autres dans le cadre du développement concret de l’exploitation. L’aspect purement ludique se double donc d’une prise de conscience progressive, très intéressante d’un point de vue pédagogique puisqu’il s’agit d’insuffler une action d’entreprise et d’expérimenter l’organisation d’un nouveau mode detravail collectif et solidaire.

Le tableau de bord permet une visibilité de l’action et de l’évolution du joueur en prise directe avec le développement en temps réel de la ferme, dont on suit l’avancée via une galerie photo et un twitter alimentés au quotidien. Là aussi l’effet est intéressant qui met en regard le désincarné et le concret, par exemple dans ces représentations en écho du pied de biche, outil à repérer dans les décombres sur l’écran et qu’on retrouve soudain brandi victorieusement dans un ciel véritable. Virtual management, formation d’avant-garde, nouvelle manière d’organiser et de répartir le travail, partage constant des connaissances, les internautes impliqués ont créé un forum pour échanger sur le sujet, preuve que le concept engendre d’autres actions tout en créant du dialogue pour un intérêt commun.

Viridarium : l’œuvre au vert de Viridis ?

Perpétuellement, Viridis échappe au virtuel. Si la ferme en est l’application agricole, Viridarium en est l’extension artistique : l’installation a été réalisée au terme de la résidence effectuée au Lablab d’AADN en mars 2014 à Villeurbanne. Son récit a été détaillé dans un site très documenté qui ajoute à l’expérience le support du récit écrit entre carnet de bord et journal intime. Une manière poétique et théâtrale à la fois de résumer le propos intrinsèque de cette démarche en sublimant un alambic moderne distillant l’or vert. Tubes et récipients de verre illuminés et sonorisés animent la spiruline en gestation comme le faisaient les alchimistes dans le secret de leurs laboratoires du temps jadis.

Dans la quête de la pierre philosophale, le vert symbolisait l’esprit du monde, le passage  délicat de la dissolution de la matière vers sa recomposition améliorée, épurée, un espoir de réussite dans cette délicate avancée vers le perfectible. Reflété par les dessins très pertinents de Mathieu Bertrand, Viridarium peut d’identifier à cette étape qui conjugue plusieurs facettes pour créer un ordre autre, ici en rassemblant aquariophile, designer, scénographe, plasticien, pour initier une installation interactive fondée sur le recyclage et l’innovation, intégrée au cœur du festival Théât’Réalités comme une évidence rappelant que Viridis avant d’être technologique, artistique ou économique est avant tout et très principalement une œuvre humaniste.

 

Et plus si affinités

http://viridis.guru

www.oudeis.fr/virdis

www.art-act.fr

http://spirulinafarm.tumblr.com