The Deleted : tableau dramatique d’une Amérique sans devenir ?

Les liens entre l’univers littéraire de Bret Easton Ellis et celui du cinéma sont étroits : ses thrillers ont fait l’objet de nombreuses adaptations, la plus marquante demeurant celle du roman American Psycho, avec dans la peau de Patrick Bateman un Christian Bale aussi effrayant que le héros qu’il incarne. Avec une écriture très filmique, rythmée et choquante, violente mais fascinante, Easton Ellis séduit les réalisateurs, le public … normal qu’il finisse par rédiger pour Hollywood en tissant l’intrigue pour le moins tortueuse de The Canyons en 2014. Dernière étape de cette mue, la réalisation, qu’il aborde de plein fouet avec la mini série The Deleted, tout juste diffusée fin 2016 sur la plateforme Fullscreen.

« The deleted », … ceux qu’on supprime. D’emblée le titre n’épargne personne, ni les personnages de ce suspens étouffant et désespéré, ni le spectateur englué dans ce récit morcelé et atroce comme dans une flaque de sang. Ceux qu’on supprime ? Des gamins dans la vingtaine, éparpillés dans Los Angeles, visiblement poursuivis par d’autres gamins, après avoir fui comprend-on l’institut où ils vivaient reclus depuis des années. Une secte ? Un complexe psycho-scientifique ? Un laboratoire gouvernemental secret ? Le doute plane et Bret Easton Ellis ne fait rien pour le dissiper, au contraire.

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D’épisode en épisode, on comprend vite que les fugitifs, dont les motivations sont complexes, pour ne pas dire inexistantes, ont bien du mal à s’extraire du mode d’existence mené dans cette communauté. Un mode d’existence exempt de toute limite, où boire, baiser, frapper, souffrir est monnaie courante, banalité encouragée contre la distribution d’une drogue laiteuse qui modifie les perceptions, les comportements, les volontés. Sous des dehors de jeunes californiens minces, beaux, musclés, et propres sur eux, ce sont des malaises vivants qu’on découvre, prêts à toutes les exactions, à toutes les violences, pratiquant la manipulation mentale, l’irrespect d’autrui et de soi dans une négation totale des règles initiales de la vie en société …

Comment ne pas penser à La Vague en suivant le déroulement de cette intrigue menée tambour battant, en huit chapitres de 15 minutes chacun, des formats courts qui impriment un train d’enfer à cette narration hachée, où la brutalité apparaît progressivement jusqu’à nous saisir à la gorge dans un climax impressionnant ? Comment ne pas penser au roman Sa Majesté des mouches ? Les héros de The Deleted vivent peut-être à l’heure du numérique, smartphone au poing, réseaux sociaux à l’esprit, ils sont les versions 3.0 des enfants abandonnés de William Golding, sauf qu’ici ils sont isolés dans une métropole ensoleillée et paradisiaque, à l’architecture de rêve, un temple de la consommation et du surf, … d’où les adultes et la foule sont étrangement absents.

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Livrés à eux-mêmes, sans parents (on se demande ce qu’ils sont devenus), grandis trop vite mais si infantiles encore, chacun traverse son enfer personnel, formaté par un gourou, un scientifique, un psychologue ? On n’en saura rien, ce qui reste à l’esprit, c’est que ces adolescents se sont enrôlés les uns les autres via internet, dans l’indifférence générale, et que le groupe fait loi, nul ne peut s’en dissocier, faire acte de choix, de liberté, de libre arbitre, sous peine d’être éradiqué. Effacement total de l’esprit critique, encouragement des vices les plus abjects, du crime, nous voyons ces enfants commettre le pire, sans la moindre émotion, dans des images d’un esthétisme glaçant, sur des mélodies pop sucrées faussement naïves.

« Effrayant » est un euphémisme. Jeunesse hitlérienne, soldats khmers, terroristes islamistes, la manipulation des esprits juvéniles et candides est aisée et sans âge et Bret Easton Ellis en expose le mécanisme avec tout la pertinence qu’on lui connaît, dans une cité des anges synonyme d’enfer moderne. Sa caméra est d’une froideur absolue, maîtrisée, sans compassion face à des personnages aussi gracieux et vides qu’ils sont amoraux et dangereux. Leur devenir ? Il demeure en suspens, Easton Ellis préférant revenir aux racines du mal, déroutantes, si profondes, inoxydables ? Les bases sont posées pour une suite, … ou pas ? Élément impliqué malgré lui, le spectateur demeure stupéfait devant la béance de ces existences qui ne se raccrochent à rien, ni boulot, ni passion, ni culture … un tableau dramatique d’une Amérique sans devenir ?

Et plus si affinités

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