Tarah Montbélialtz : Ut fotografia poesis

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Au gré d’une escapade normande, du côté de la côte, comme dirait Agnès Varda, nous avons découvert l’exposition Arles ou Avignon?, couverture photographique, non seulement du dernier festival d’Avignon mais, en sus, de celui d’Arles, par un poète venant d’y recevoir l’alternative daguerréotypique : Tarah Montbélialtz.

Que ce soit en Arles ou en Avignon, la double série de tirages couleur présentés en décembre 2015 dans l’attrayante P’tite Galerie sise rue Cachin à Honfleur, trouve sa cohérence thématiquement et formellement parlant. Équipé d’un 24 x 36 numérique d’origine nippone aux qualités techniques irréprochables (incomparable piqué, restitution fidèle des teintes, excellente luminosité des objectifs, etc.), Tarah se focalise, en ce qui le concerne, sur les passants (qui sont essentiellement des passantes!) qu’il a décidé de saisir à leur insu et même, serait-on tenté de penser, parfois contre leur gré, dans la veine photojournalistique du chasseur-voyeur ou, plus exactement, du paparazzo du quotidien offrant aux belles inconnues leur parcelle de gloire.

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Tarah Montbelialtz – Arles ou Avignon ?

Dans sa composition ayant le Pont d’Avignon pour arrière-plan, ce qu’il reste du monument médiéval est rendu invisible par la fillette qui suit son propre chemin buissonnier, une voie parallèle à la rive, par le simple fait qu’une haie d’arbres lui dérobe l’horizon. Avec un certain recul, le spectateur en sait certes plus qu’elle mais moins que l’auteur de la photo qui nous a précisé que dans le sillage du personnage enfantin se trouvait, hors champ, au moment de déclencher l’obturateur, le reste de sa fratrie. Une jolie femme à l’air boudeur, faisant face à l’observateur, n’ayant probablement pas demandé à figurer dans un tableau destiné pourtant à la valoriser, extraite d’une foule anonyme nous tournant le dos, s’apprêtant à se rendre au spectacle, casse un peu l’ambiance détendue d’ensemble et attire notre regard après avoir attrait celui du photographe.

Le hasard objectif faisant bien les choses, la vue d’Énée portant son père Anchise, quittant Troie en flammes avant de fonder Rome, relève de la “private joke” pour ceux qui connaissent un peu l’histoire familiale du photographe, sinon de l’art conceptuel ; l’allégorie oppose la matière de marbre à la chair et aux os humains, éphémères par essence, que la photographie capture et, dans le meilleur des cas, perpétue dans leur éclat. Une jeune métisse au physique d’athlète, vêtue d’une robe rouge moulante, traverse le champ et, par sa seule présence, aimante à son tour le regard du premier spectateur qu’est également, qu’on le veuille ou non, l’auteur. À travers la nature luxuriante et domptée d’un parc de la cité, Tarah rend hommage, en passant, à Van Gogh, artiste maudit s’il en fut, ayant vécu et souffert à Arles.

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Tarah Montbelialtz – Arles ou Avignon ?

Se jouant des canons esthétiques et des règles traditionnelles de son art, Tarah assume, le cas échéant, le flou. Sa maîtrise des lignes obliques ne fait, quant à elle, aucun doute, du moins pour qui prendra suffisamment de temps à examiner les épreuves et ne se contentera pas, comme nous, d’une “première vue”. Un des traits distinctifs de la manière, pour ne pas dire du style du poète-photographe, est, selon nous, la récurrence de ces points de vue fuyants, en même temps que plongeants, délinéés par un opérateur embusqué, omnipotent et omniscient du haut de sa tour d’ivoire, attendant qu’advienne l’instant propice qui est généralement aussi le plus fugace.

À ce sens compositionnel s’ajoute la quête repérée plus haut d’un éternel féminin, la fragmentation du sensible reflétée par plusieurs sortes de signifiants (affiches, publicités pour des spectacles, caractères typographiques) redoublant ou commentant le prophotographique, une empathie pour le “off”, le spectacle de (la) rue, voire la rue sans théâtre. Les perspectives étagées – par conséquent, quelque peu orientales sur les bords – qui se dégagent de ces agencements à la fois combinés et décadrés peuvent donner la sensation d’avoir été mises en scène. Toujours est-il qu’en nous révélant la cécité de l’autre, les clichés pointent les limites de notre perception. Force est de constater que chacun d’entre eux a valeur prototypique : la démarche de Tarah Montbélialtz est telle qu’elle l’empêche de tomber dans l’anecdotique, l’amusant ou l’insolite faciles.

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Tarah Montbelialtz – Arles ou Avignon ?

L’artiste s’autorise à incliner l’appareil pour des raisons pratiques – afin d’enclore dans le rectangle la plupart du temps paysager un punctum, si ce n’est deux, sans avoir à dézoomer ou à reculer devant l’obstacle ou le sujet –, sans doute aussi en raison du parti pris esthétique – influencé par l’avant-garde photographique des années vingt en général et celle du constructivisme d’un Rodtchenko en particulier. Cette inclination à l’inclinaison, l’auteur la relie à la notion épicurienne de clinamen chère à Lucrèce, qui concerne moins la macrostructure de l’image que sa microstructure à base de trajectoires déviantes de ses composantes – si l’on applique ce concept à la photo, au niveau des atomes, des photons, des pixels. Les regards des personnages, pour peu qu’ils prennent des directions divergentes de celles de leurs mouvements corporels, pourront se décrire ou se déchiffrer graphiquement, psychologiquement, métaphysiquement. À divers degrés de séparation ou d’unification. Suivant, précisément, le principe de clinamen.

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Tarah Montbelialtz dans l’exposition « Arles ou Avignon ? »

Et plus si affinités

Concernant l’exposition, cliquez ici.

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