Marie Tudor … au seuil de la démence héréditaire

Tant qu’à être figés devant nos écrans en comptant les heures qui passent, autant en profiter pour redécouvrir les fleurons de notre répertoire dramatique. Enter autres le drame romantique, initié par un Victor Hugo encore tout émoustillé d’avoir redécouvert Shakespeare et qui bascule tête baissé et le cœur en flammes dans l’écriture de pièces qui vont passer à la moulinette la règle des unités.

Bye bye les diktats du théâtre classique. Hugo raconte des histoires de passion et de mort, accumulant douleurs, étreintes et cadavres dans les cris d’abandon et de rage de ses personnages. Il s’offre par ailleurs le luxe de s’amuser avec l’Histoire, lui faisant de beaux enfants avant même Alexandre Dumas. La preuve en est : Marie Tudor voit le jour en 1833 sur les planches du théâtre de la Porte-Saint-Martin … avec plus ou moins de succès. Il viendra bien plus tard en 1955, avec la mise en scène de Jean Vilar, sublimée par l’interprétation de Maria Casarès dans le rôle titre.

En 1966, la télévision s’empare du sujet, avec Abel Gance aux commandes, qui reprend et adapte les répliques du grand poète, flashback au poing. L’intrigue demeure néanmoins : reine brutale et cynique, Marie Tudor a hérité de la cruauté de son père, Henri VIII. Sous son règne catholique, les protestants partent quotidiennement à l’échafaud et au bûcher. Même ses lords n’échappent pas à cette fureur destructrice, pilotée par son jeune amant, Fabiano Fabiani, qu’elle a nommé comte, et qui veille jalousement sur ses prérogatives. Mais Fabiano n’est pas vraiment amoureux de sa royale maîtresse qu’il considère comme un marche-pied vers le pouvoir et la fortune.

Ses attirances vont momentanément à Jane, une jeune fille du peuple, qu’il a séduite de force, alors qu’elle est fiancée avec le ciseleur Gilbert. Et ça, Gilbert ne va pas tarder à la découvrir, de même que Marie. Et là, il s’agira de se venger. Mais la reine y parviendra-t-elle ? A partir de là, Hugo brode un canevas à rebondissements, en grande partie fantaisiste, et qui n’a que peu à voir avec l’Histoire. Son but est à la fois de confronter des passions puissantes et létales et de mettre en scène des monstres qui s’entre-dévorent, se noient dans leurs aveuglements. La pudeur, la vertu et la justice triompheront-ils ? L’innocence ? Et le peuple dans tout ça ? l’État ?

Derrière les répliques brûlantes de ses personnages, Hugo veut surtout faire réfléchir son public sur la question du pouvoir. Un thème récurrent chez lui, qui lui vaudra du reste de gros soucis avec la censure de la Restauration. La version filmée par Abel Gance en 1966 néglige ce fil direct pour privilégier les coups de théâtre qui jalonnent cette course poursuite vers l’amour ou la mort. Décors superbes de Raymond Nègre, costumes tout aussi splendides de Christiane Coste, et l’interprétation saisissante de Françoise Christophe qui plante là une Marie Tudor au seuil de la démence héréditaire.

La réalisation de Gance, en noir et blanc, met en exergue le côté surréaliste de cette course à l’abîme. Si elle n’a que peu à voir avec la vérité historique, cette lecture a un autre mérite : elle trace le lien entre tragique élisabéthain, tragédie classique, drame romantique et théâtre de l’absurde. Car les personnages qui évoluent ici rappellent aussi bien les héros de Shakespeare et de Racine qu’ils annoncent ceux de Ionesco et Beckett. Tous ont ceci de commun qu’ils se débattent avec les contradictions de l’existence. Ils ne sont ni bons ni mauvais, il tachent de vivre comme ils peuvent, dans un monde toujours hostile.

Et plus si affinités

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