Les Gangsters et la République : ou comment faire imploser le discours sécuritaire

Peut-être devrait-on dire « les gangsters DE la République » tant le documentaire signé Julien Holan met en évidence la collusion entre les politiques français et le Milieu. Partout sur le territoire et depuis 50 ans, ces deux univers filent le parfait amour, soit disant pour le bien de la patrie, mais il n’y a pas de mal à se sucrer au passage et rondement.

Un partenariat à géométrie variable mais effective

A la source de cette enquête pour le moins ciselée, l’ouvrage Parrains et Caïds de Frédéric Ploquin, parfait connaisseur de la pègre française. A l’écran cela donne trois épisodes dont les titres sont éloquents : « Au nom du drapeau », « Petits arrangements entre amis », « La Loi de la drogue ». Sopit trois heures d’archives, de rencontres, d’explications, de témoignages pour mettre à plat un partenariat à géométrie variable mais effective, qui s’enracine dans la période trouble de l’Occupation, quand les gangsters parisiens épaulèrent les nazis dans leur chasse aux résistants et aux juifs.

Tout aurait pu stopper avec la Libération. Mais sentant le vent tourner, une partie du Milieu français tourna casaque pour rejoindre le maquis, s’acheter une conduite et reprendre le business une fois les allemands boutés hors de France. Prostitution, jeu, braquage … Désireux de contrôler le pays, et plus spécifiquement de tempérer les revendications indépendantistes, les régimes suivants firent encore et toujours appel aux services des voyous pour accomplir les basses besognes de neutralisation des opposants. Entre autres saloperies.

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Faire régner sa loi au niveau local

En échange, la carte du Service d’action civique, et le droit de mener ses petites affaires aussi illicites soient-elles, en toute quiétude ou presque. Échange de bons procédés qui mènera par exemple Gaston Deffere à la tête de la mairie de Marseille, poste qu’il occupera des années. Mais qui peut aussi occasionner des dérapages insupportables, disparition de Ben Barka, tuerie d’Auriol, French Connection, … des épisodes terribles que d’anciens gangsters évoquent comme des banalités devant la caméra de Ploquin, tandis que flics et procureurs démontent cette mécanique avec force détails.

Et une dernière partie consacrée à l’émergence d’une nouvelle génération de malfrats, gros dealers issus des cités et qui font régner leur loi au niveau local, pactisant avec des maires désireux d’assurer la paix dans leur ville et leur mandat au travers du temps. Ce qui explique pourquoi la question de la délinquance des cités n’est pas prête d’être éradiquée, et le discours sécuritaire servi avant chaque élection est totalement farté. Car l’État n’a finalement aucun intérêt à remettre en cause cette collaboration qui perdure du reste presque naturellement, par la force des choses, des habitudes.

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Résumons. Réalisé en 2016, Les Gangsters et la République donne à comprendre la réalité intrinsèque du pouvoir, ses zones d’ombre, ses arrangements avec une pègre qu’il ne chasse qu’en apparence. Sans poser aucun jugement, jamais, et cela importe. Les choses sont toujours plus complexes, plus tortueuses qu’il y paraît de prime abord. Ces trois heures sont essentielles pour annuler la conception éthique, manichéenne de l’action politique. Et enclencher une réflexion sur les dérives immanquables que cela autorise. 

Et plus si affinités

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