Le Bonheur illicite des autres : la folie-à-deux comme une planche qui bascule …

Que vous dire de ce roman ? Tant d’impressions mêlées en fermant la dernière page, après une lecture d’abord pénible, puis soudainement hystérique à la moitié de l’ouvrage quand le mécanisme de la vérité s’enclenche.

Pas d’un coup, non. Rien de violent dans cette intrigue écrasée de moiteur indienne, nichée qu’elle est dans les rues, les maisons, les appartements de Madras. Imaginez plutôt une planche en équilibre instable, qui doucement, doucement penche, penche, penche au fur et à mesure que le poids l’entraîne puis soudain bascule, naturellement, dans le vide. Avec grâce. Comme Unni, personnage central de cette histoire, qui un jour est rentré chez lui, est monté sur la terrasse et a plongé tête la première, se fracassant sur le sol.

Un saut définitif, ô combien énigmatique pour ce garçon beau, jeune, talentueux, épris de vie. En apparence. Un saut qui laisse sa mère, son père, son frère dans le désarroi. Déjà que la vie était dure pour cette famille pauvre, évoluant entre folie, misère, déception, frustration et alcoolisme. Mais depuis la mort mystérieuse de son aîné, Ousep n’a de cesse de comprendre.

Il fouille donc, avec acharnement, entre deux ivresses monumentales, entre deux crises de folie de son épouse Mariamma. Mais fouiller est délicat et long dans cette société sclérosée, obsédée par la réussite, qui s’enferme dans la bienséance et le secret, où l’on frappe les enfants au sang quand ils ont moins de 17/20, où les filles, cloîtrées, sont l’objet de toutes les convoitises, de toutes les violences.

Relisant inlassablement les bandes dessinées de son fils, Ousep va remonter le fil des évènements. Rencontrer ses amis, tenter de comprendre, enfin. Briser le mur du silence, des indifférences feintes, du détachement de façade. Et progressivement découvrir le visage de son enfant, un visage surprenant, contradictoire, … inquiétant ? Sa quête va le promener entre dérives sectaires, religions extrêmes, exploration des neurosciences, dans un univers de plus en plus distordu et étrange, où les contours de la réalité se déforment à l’instar du Blow Up d’Antonioni, de Chacun sa vérité de Pirandello, …

C’est ce qui ressort le plus de la prose de Manu Joseph, une écriture qui oscille dans ses influences entre Le Procès de Kafka, Les frères Karamazov de Dostoïevski, L’Echiquier du Mal de Dan Simmons, Brasil de Terry Gillian, avec un rythme lent, des tournures alambiquées qui rappellent les récits mythiques hindous, le verbe du Kamasutra, l’érotisme en moins, les scenarii de Bollywood, l’aspect philosophique en plus. Un conte moderne, un récit de marionnettes, dirigé par les vignettes posthumes du héros qui semble orchestrer cette aventure depuis l’au-delà avec l’ironie d’un Diderot baladant son lecteur dés les premières lignes de Jacques le Fataliste.

A lire car ce thème difficile, traité maintes fois dans la littérature, est ici abordé avec un style spécifique que la traduction de Bernard Turle conserve dans son essence, une narration très particulière dans la structure et la chronologie, une alternance des genres et des colorations très subtile, qui marie tragique et ironie dans une impression générale de désespérance fataliste qui n’est bien sûr qu’une triste façade. Un choix ambitieux mais juste pour l’éditeur Philippe Rey qui joue ici son rôle de passerelle culturelle avec conviction, ouverture d’esprit et un sens aigüe de la modernité.

 

Et plus si affinités

http://www.philippe-rey.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=236

 

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