L’Autrichienne : quand Pierre Granier-Deferre raconte les dernières heures de Marie-Antoinette

16 octobre 1793 : Marie-Antoinette est conduite à l’échafaud. Déchue, emprisonnée, l’ex-reine de France est seule. On lui a pris son trône, ses amis, sa famille, ses enfants … Elle a 37 ans, en semble 20 de plus … exténuée, exsangue, rongée par la maladie et les hémorragies qui la vident d’elle-même, portant le poids des fautes monarchiques, la haine d’un peuple qui l’a surnommée « L’Autrichienne » … Une coupable ? Un bouc émissaire ? Ou simplement une femme confrontée à la mort ? C’est le questionnement inscrit au cœur du très beau film de Pierre Granier-Deferre.

Tourné en 1989 à l’occasion des fêtes du Bicentenaire, L’Autrichienne se concentre sur ces ultimes journées de procès, l’isolement de cette créature en plein déclin, piégée entre la brutalité fascinée de ses juges, la dureté de son incarcération, ses souvenirs les plus tendres et les plus douloureux. L’Autrichienne … ce choix n’est pas un hasard ; en évoquant cette insulte récurrente, véritable titre de honte récolté au fil des années de règne et des rumeurs les plus sordides, des scandales et des affaires, le huis-clos orchestré par le réalisateur de La Veuve Couderc et Adieu poulet oriente ce huis-clos dans l’impasse voulue d’une justice punitive.

Marie-Antoinette ne pouvait en réchapper. Elle devait payer. Dés les premiers plans, son arrivée à la Conciergerie sous la pluie, ses pas dans la boue, son incarcération dans des geôles sombres et misérables, on comprend qu’elle ne sortira de là que pour aller à la guillotine. Pourtant, la veuve Capet va se battre, niant farouchement ce qu’on lui reproche, subissant des heures d’interrogatoire éprouvantes, ravivant en elle la mémoire des jours de gloire, l’insouciance versaillaise, le cocon du petit Trianon … espérant peut-être l’exil, la déportation. Le dossier ne tient pas, les preuves sont invalides. Ses avocats croient au miracle, à tort ; le verdict tombe : la mort.

Ces heures de souffrance, le scénario les retrace avec précision et fidélité. Aux manettes André Castelot et Alain Decaux, tout deux historiens émérites, experts du sujet, s’appuyant sur les documents du procès qui illustrent l’accusation de haute trahison, la conviction que Marie-Antoinette, défendant bec et ongles la logique de l’absolutisme dans laquelle elle a été élevée comme tous les souverains d’Europe à l’époque, a transmis des informations concernant les plans de l’armée française à sa famille autrichienne, des liens qu’elle a entretenues toute sa vie via une correspondance fournie. L’Autrichienne … reine de France, espionne royaliste à la solde de son clan … une étrangère …

Granier-Deferre souligne cette réalité en choisissant une actrice allemande, la belle chanteuse Ute Lemper, dont les accents germaniques, le phrasé racé et cristallin, nuancent la pratique du français, donnant plus d’épaisseur et de véracité à cette femme dont on comprend soudain combien elle fut seule, éloignée de ses proches, contrainte de parler une autre langue que la sienne. Condamnée, sentant l’heure fatale approcher, Marie-Antoinette se réfugie dans une longue prière qu’elle chuchote dans sa langue natale, comme pour se protéger, calmer ses peurs par une berceuse funèbre …

Face à cette silhouette longue et diaphane, perdant son sang comme un fantôme en devenir, des hommes en noir et en cocarde, qui incarnent la République naissante, encore fragile, qu’il faut protéger à tout prix, purger des symboles royalistes. Le roi est déjà mort, la reine reste à abattre. Herman, président du tribunal révolutionnaire, est interprété par un Patrick Chesnais à la voix métallique mais au regard troublé, gêné d’avoir à frapper une femme dont il sait pourtant qu’elle représente un péril politique. Daniel Mesguish, tout en cynique douceur, plante un Fouquier-Tinville intraitable, froid. Rufus apporte un peu d’empathie dans sa prestation de l’abbé Girard qui accompagnera Marie-Antoinette au supplice …

L’ensemble du casting fait écho à cette volonté qualitative. En choisissant des acteurs d’envergure, Granier-Deferre investit sur le sens de la nuance, la subtilité des émotions, l’intériorité, la pudeur … et confronte la puissance de l’Histoire en marche avec la fragilité des êtres qui la subissent, victimes comme bourreaux. Minimalisme des décors et des costumes, refus du spectaculaire et des codes habituels du film en costumes, il tranche volontairement avec les multiples productions entourant ces célébrations du Bicentenaire, notamment le magnifique La Révolution Française de Enrico. Une manière à la fois élégante, délicate et percutante de rappeler que ces événements furent vécus, subis par des individus qui en ressentirent l’écho dans leur chair.

Et plus si affinités

https://www.editionsmontparnasse.fr/p1915/L-Autrichienne-DVD

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