L’Amour sous algorithme : Elo Score, notre malédiction à tous ?

L’Amour sous algorithme : oh le bon bouquin que voilà ! Lu crayon en main, pages cornées en pagaille, annotations à l’appui, ce que je n’avais pas fait depuis … depuis mes années de thèse et l’ère de mes articles universitaires, donc un sacré bail ! C’est vous dire combien l’enquête de Judith Duportail m’a accrochée et dés les premiers paragraphes. Pour différentes raisons qui font le prix de cet ouvrage aussi pertinent qu’angoissant.

Story telling au karcher

D’abord son sujet : tout juste séparée, Judith cherche à éponger son spleen de trentenaire en s’inscrivant sur différents sites de rencontre, dont le très couru Tinder. De rencontres ratées en relations sans lendemain, elle découvre que les contacts liés via cette plate-forme sont loin d’être aussi idylliques qu’on voudrait bien nous le faire croire, à grand renfort de plan de comm’ et d’opés marketing. Candide, la donzelle ? On se doute bien que ce type de services, c’est de l’attrape-gogo … mais Judith, en bonne journaliste qu’elle est, décide d’aller voir ce qui se passe dans la coulisse, et tout particulièrement de découvrir cette note secrète, ce fameux Elo Score que Tinder décerne à ses usagers sans que jamais ils y aient accès.

Et on comprend vite que les investigations de la demoiselle ne vont pas être un chemin semé de pétales de roses et parfumé de lilas. Comme toute bonne licorne qui se respecte, Tinder, sous couvert de coolitude et de progressisme, fait barrage dés qu’on pose des questions gênantes, surtout quand il s’agit d’éplucher ses algorithmes et d’en savoir plus sur ses procédés d’évaluation. Rencontre avec l’un des fondateurs de la boite, entretiens avec des spécialistes des IA et du machine learning, de l’analyse de datas, références à des articles économistes et des ouvrages spécifiques en matière de neuro-marketing et de manipulation, Judith multiplie les sources et croise les informations, passe ce story-telling de rêve au karcher, avec d’autant plus d’énergie et de conviction qu’elle est victime de ce jeu de dupes … comme nous tous du reste.

Datas sectaires

Eh oui ! Qui n’a pas, suite à une déception sentimentale, tenté de trouver un peu de réconfort sur ces sites de rencontres ? Et ces derniers de formater leur discours et leurs offres pour capter un public féminin initialement réticent à ce genre d’exercice en exploitant avec subtilité le manque de confiance initial de ces dames, socialement formatées depuis la naissance à se dévaloriser physiquement et intellectuellement, male gaze oblige (théorie très intéressante mais pas forcément agréable à lire abordée au détour de ces pages). Ou comment créer le manque affectif pour mieux l’exploiter et rendre le consommateur consentant, voire addict ? Et j’insiste ici sur le masculin, car les hommes sont aussi englobés dans cette équation qui relève de la manip mentale à grande échelle.

Bref de ligne en ligne, s’exposant au besoin dans des situations peu glorieuses, Judith détricote les insights, ces leviers émotionnels sur lesquels s’appuient Tinder et consort pour nous vendre leurs produits et ratisser nos données, histoire de nous enfermer un peu plus dans le labyrinthe de nos anxiétés et de nos blocages psychologiques. Et franchement ça fait flipper : si l’auteure évoque la logique du jeu et des casinos, on peut aussi faire l’analogie avec les sectes … et toucher du doigt la déshumanisation qui nous guette, notamment dans ce chapitre assez dingue où notre aventurière épluche les données la concernant, qu’elle a réussi à récupérer auprès du site, après bien des négociations. « Si c’est gratuit, c’est toi le produit » : tout à fait exact… et ici tout particulièrement, on comprend que cela relève du viol moral.

Quantité négligeable

Et Judith de souligner cette réalité en employant le « je », en témoignant de son errance avec des termes forts, quitte à faire œuvre d’introspection et d’auto-analyse pour démontrer l’impact néfaste que peuvent avoir pareilles pratiques sur la perception que l’on a de soi-même. On se retrouve beaucoup dans ses confidences, cette sensation permanente de mal-être, cette déprime larvée, ce sentiment honteux d’être quantité négligeable parce qu’on est en dehors d’une norme inatteignable, qu’on n’engrange plus les likes, que chaque rencontre physique tourne au fiasco après l’enchantement des premiers échanges digitaux. Faisant la navette entre l’information pure et son ressenti, l’auteure les met en écho, adoptant du reste la technique de Anna Erelle avec Dans la peau d’une djihadiste.

La méthode s’avère d’autant plus efficace qu’elle clarifie l’aspect technique, dans lequel on pourrait aisément se perdre. Les néophytes que nous sommes se repèrent aisément dans cette écriture, percevant mieux la gravité de la dérive engendrée. Judith évoque Black Mirror bien évidemment, mais également le fonctionnement de LinkedIn où les annonces d’emploi seraient triées en fonction de nos datas, excluant l’accès à certains postes. Mais l’IA peut avoir des retombées pires, quand elle s’applique à Parcoursup, interdisant des filières à certains étudiants … ou à l’univers de la santé. Aux USA, les algorithmes interviennent désormais dans l’évaluation du pronostic vital des patients les plus atteints, annulant l’accès aux soins pour privilégier le palliatif. Une horreur consentie, dans cette grande métamorphose qu’engendrent les avancées du digital.

En soulevant le voile, sur la réalité cachée de Tinder et ses semblables, L’Amour sous algorithme aborde un champ bien plus vaste que celui du business de l’amour. C’est toute notre société qui bascule dans l’ère de la big data et des applications, nous transformant en véritables produits. On aimerait que l’auteure creuse le propos, explore d’autres domaines, healthtech, foodtech, fintech avec autant de clairvoyance et de spontanéité, car il y a là aussi beaucoup à dire, une prise de conscience à opérer avant que le pire n’arrive.

Et plus si affinités

https://www.editionsgouttedor.com/single-post/2019/03/07/%E2%80%9CL%E2%80%99Amour-sous-algorithme%E2%80%9D-de-Judith-Duportail

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