L’amour sera convulsif ou ne sera pas : comme un élastique, tendu …

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Ils sont six, ils sont à l’asile, ils sont fous. Fous d’amour. A s’en démolir. A s’en recroqueviller, à s’en réduire en cendres. A en détruire l’autre sans pitié ni pour lui ni pour soi. Sans fierté, avec tendresse et rage, humour et désinvolture, ils nous racontent, comme ils le feraient aux psychiatres qui les entravent dans les camisoles, les bourrent de psychotropes et les abrutissent d’électrochocs. Sans résultat. Car on ne combat pas le mal d’amour.

Alternant parties chantées, dansées et scandées, Jacky Katu autopsie les traverses amoureuses dans ce qu’elles ont de plus extrême, de plus destructeur. Solitude complète qui renvoie chacun à lui-même comme un miroir, monologues croisés et autistes. Le grand absent de ce tableau corrosif et d’une loufoquerie tragique est l’autre, l’aimé, qui est parti, qui est mort, qu’on a tué ou mutilé, qu’on a quitté, qu’on a avili, qu’on a sublimé, qu’on a inventé. Et qu’on regrette tant, au point d’y perdre la raison.

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Agitation des corps, fièvre des anatomies livrées aux pulsions de chair, l’amour devient pire qu’un TOC, ces troubles obsessionnels compulsifs qui pourrissent l’existence. Il s’invite, intrus de l’âme. Cela commence pourtant par une sarabande déjantée et rock, les souvenirs des premiers émois, affectifs, amoureux et sexuels, on s’y reconnaît tous, avec un sourire attendri … et puis ça dérape, au gré d’un vers de poésie, d’une chanson. Et ça tourne mal, avec la souffrance, l’isolement et la mort en embuscade. Car la sublimation n’est pas le réel.

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La question alors se pose : J’aime ou je désire ? Je convoite ou je respecte ? Je me trouve ou me perds ? «Je » revient en boucle comme un papillon taquin qui fait la nique à son chasseur dans le vide tournoyant d’un « nous » qui n’a plus de raison d’être. Cette folie qui m’étrangle et me dévore, était-elle déjà en moi, sommeillant comme un Cerbère, secouée par le choc révélateur de la séparation ? Ou est-ce le traumatisme d’avoir été nié par l’amant qui a engendré cette bête, ce monstre ?

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Comme un élastique que progressivement on tend afin d’en tester le point de rupture, et qui éclate quand on s’y attend le moins, flagellant les doigts d’une cuisante brûlure, les confessions des différents patients s’accumulent, trois filles, trois garçons, une même douleur qui va crescendo sous ses multiples visages, mélancolie, paranoïa, dépression, sadisme, bestialité, … vêtus d’un bleu azuré qu’on espère de ses vœux, oscillant vers le vert de cette eau ou l’on se noie avec jouissance, les acteurs, jeunes et plein d’élan, content jusqu’à l’immolation finale cette lente décomposition ponctuée de leurs vibrations intérieures.

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On rit, on tremble : on savoure ce jeu exceptionnel, le plaisir de constater l’excellence de l’interprétation, sur un plateau vide que les interprètes occupent de leurs muscles, de leurs nerfs, de leurs voix. C’est joie de constater qu’après des Robert Hirsch, des Geneviève Casile, des Pierre Dux ou des Michel Fau, viendront ces tempéraments qui vont exploser les planches à n’en pas douter. La relève est donc assurée, s’exprimant sans complexe et avec une ferveur presque tactile sur des textes aussi escarpés et rudes.

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Moment de grâce que ces tableaux vivants mêlant le sacré des passions religieuses et l’extase du plaisir le plus sauvage, sur un Ave Maria aussi éthéré qu’ironique. Maintes fois, la mise en scène dérange, provoque, sardonique et corrosive, pour faire sortir le spectateur de son bois de protection. Une hypocrisie sociale que d’enfermer les fous d’amour ? Ou l’occasion de saisir la naissance du génie au creux du déchirement de l’être ? Le débat est posé, n’attendant aucune réponse sinon celle de s’identifier, penaud et angoissé, à ce tsunami d’émotions dans lequel on se reconnaît à un moment ou à un autre.

Merci à Benjamin Getenet pour son analyse.

Et plus si affinités

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