La Manufacture du meurtre : le bonheur est dans le crime capitaliste ou du design comme technique d’extermination

Au jeu des premiers de la classe, on considère généralement Jack l’Éventreur comme le primo serial killer moderne, frappant dans les entrailles d’une Londres à vitesses multiples, où les grands bourgeois fleurissent sur l’exploitation des masses laborieuses. Le gros plan brutalement réalisé par le mythique assassin sur le quartier de White Chapel, sa grande délinquance, ses prostitués et ses mendiants, ses ouvriers en état de profonde pauvreté a secoué l’Angleterre bien pensante de cette fin de règne victorien en interrogeant l’intolérable inégalité d’une société faussement puritaine, vouée au culte de la seule révolution industrielle.

Nous sommes en 1888 ; huit ans plus tard, en 1896 donc, un américain va reprendre ce sanglant flambeau de manière aussi inspirée que choquante. En créant une demeure gigantesque dédiée au meurtre en série, H.H.Holmes, escroc et criminel de son état, renvoie le britannique éventreur dans les cordes, et joue les disruptifs en mêlant assassinat et abattage de masse, dans la plus pure logique productiviste capitaliste. Spécialiste du design, Alexandra Midal se saisit su sujet dans le remarquable essai La Manufacture du meurtre pour réfléchir à ce cocktail détonnant, passant au crible les installations ultra-modernes dont Holmes a équipé les centaines de pièces de son hôtel flambant neuf.

Électricité et gaz à tous les étages, salles de bain, commodités multiples, l’apparent confort qui accueille les visiteurs de l’exposition universelle de Chicago facilite en fait la tâche exterminatrice de ce bourreau à la pointe de l’innovation et qui a longtemps mûri son plan, choisissant avec soin le terrain où construire ce bâtiment qu’il a intégralement conçu. Un bourreau par ailleurs féroce en affaires, refusant de payer ses sous-traitants comme ses fournisseurs, n’hésitant pas au besoin à s’en débarrasser dans les méandres de ce labyrinthe calqué sur les abattoirs voisins de Chicago pour ensuite vendre leurs squelettes aux professeurs de médecine.

Il n’y a pas de petit profit ! S’attaquant de préférence aux dames seules et en manque d’amour qu’il séduit, trucide et dépouille à la manière d’un proto-Landru, le monsieur possède la froideur du psychopathe … ou de l’entrepreneur à succès, ce qu’il était du reste, en parallèle de sa carrière de criminel. Un point commun qui en dit long sur le manque d’empathie à l’œuvre, dans cette perception du monde où l’individu est réifié, méthodiquement occis, découpé, traité, et revendu, dans un cadre superbe et fonctionnel, construit à cet effet, sans que personne n’en ait rien soupçonné. Les confessions du tueur, qui complète l’essai de Midal ajoutent à l’horreur, comme pour confirmer la passerelle établie entre crime et profit.

Et c’est ce point que l’auteure cherche, sinon à éclaircir, du moins à saisir dans sa réflexion. Holmes ne fait que pousser à son ultime limite un raisonnement qui est en train de modeler l’Amérique moderne et de la pousser progressivement dans son statut d’ultra puissance économique. Taylorisme, fordisme et autres méthodes de la productivité se développent en parallèle de la démarche assassine de cet individu dont une expertise psychiatrique n’aurait pas forcément révélé la folie. A ce stade, l’homme n’est plus qu’une machine ou un objet, son éradication au profit d’un autre plus puissant est banalité, et de fait l’appétit de richesses à l’œuvre à l’époque autorise la dérive d’Holmes, l’encourage presque avant de la réprimer durement, par la mise à mort, ultime hypocrisie.

Et plus si affinités

https://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_manufacture_du_meurtre-9782355221323.html

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