Sur le fil de Nacera Belaza : femmes sans ombre

La panne d’électricité sur la ligne 1 du métropolitain qui retarda les festivités de June Events du 10 juin (due peut-être au pompage excessif d’énergie de la sono de We Love Green se déroulant au bois de Vincennes?) trouva à s’exprimer au mitan de la pièce Sur le fil signée Nacera Belaza donnée au théâtre de l’Aquarium.

La lumière, de toute façon, y est tamisée, d’un bout à l’autre de cette oeuvre qui est réussie dans la mesure où elle paraît plus courte qu’elle n’est en réalité. Ce bisage nitescent éclipse le visage des membres du quartet, sans le recours au voile textile dont la mode fait retour comme tout refoulé qui se respecte. Avec, pour conséquence, une certaine unisexité qu’entretient, un temps du moins, le camouflage délibéré des interprètes, le gris anthracite ou nocturne ayant pour effet d’uniformiser matous et génisses, pour paraphraser Hegel. La chorégraphe n’a pas jugé nécessaire – c’est son droit, après tout – de faire appel à un couturier, à un designer, un “styliste” ou, tout bonnement, à un tailleur. On est ici, pour ce qui est de la vêture, dans le dégriffé, dans le décrochez-moi ça, dans le chiné au marché du samedi. Pas vraiment dans l’ostentation de marques, dans le chic saturé des coloris, dans le dernier cri des adeptes de hip hop, des trend setters et autres meneurs en mode mineur(e).

Le floutage des corps n’est pas davantage un procédé cabaretier visant à aguicher le chaland. Il est la marque, si l’on peut dire, d’une quête spirituelle. Celle-ci, sans aller jusqu’à l’iconoclastie, refuse toute touche, retouche, masque ou photoshop exaltant le paraître. La rythmique entraînante obtenue par des moyens acoustiques de toute éternité – tambours, tambourin, voix aussi estompées que tout le reste – invite à la danse, engage à l’expression, pousse à l’éloquence du geste. Soit que l’on ait relevé en régie le curseur du jeu d’orgues délimitant celui de quatre coins d’une scène à même le sol, soit que notre œil ait fini par s’adapter à l’obscurité de la caverne par la dilatation de deux ou trois millimètres de la pupille, on finit par entrevoir des signes qui ne trompent pas. Peu à peu, on en sait plus sur la troupe elle-même, sur le style particulier de chacune des intervenantes entrant à tour de rôle dans la place ou se fondant dans la coulisse nocturne – l’intermittence étant une caractéristique du spectacle en général et de celui-ci en particulier.

On ne tiendra pas rigueur à la chorégraphe si elle s’autorise quelque fantaisie ou fioriture en milieu de set – changement de tempo innécessaire, extinction des feux de la rampe relevant du caprice auteuriste sans enjeu réel, déperdition sonore simulant la panne technique, velléité de duo voire de pas de trois, quadrature du cercle avec un ring pour combattantes solitaires se changeant en cercle(s) de jeux de société. Nacera Belaza, avec son “manège à elle”, pour ne pas dire sa circumambulation perpétuelle d’une complexité semblant, comme toute évidence, aller de soi (cf. les pirouettes, voltes, tours et détours contrariant le sens horaire du grand manège cosmique), avec l’aide de sa sœur Dalila et de ses consœurs Aurélie Berland et Anne-Sophie Lancelin, s’approprie le langage des confréries soufies (qui, ne l’oublions pas, n’excluaient aucunement la gent féminine), dans ce qui est une tradition en danse moderne – on pense aux mevlevis de Laban, à ceux de Börlin ou, plus près de nous, aux stylisations derviches de Degroat, voire de Childs.

Sans concession aucune, la pièce elle-même est, n’en doutons pas, appelée à… tourner.

Et plus si affinités

http://www.atelierdeparis.org/fr/nacera-belaza/sur-le-fil

https://www.cie-nacerabelaza.com/

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