Festival de Salzburg / La Flûte enchantée – Mozart : visionnaire désenchantement

Après les Chorégies d’Orange et le festival d’Aix, tournons nos regards vers un autre éminent rendez-vous de la scène lyrique estivale, j’ai nommé le festival de Salzburg avec en programmation cette année La Flûte enchantée.

Je zappe le couplet sur la qualité de l’interprétation : elle était au rendez-vous comme d’habitude, le festival étant réputé de longue date pour l’extrême rigueur de ses choix en la matière. Je m’arrêterai par contre sur une mise en scène, non seulement moderne mais aussi complètement décalée, partant riche d’une nouvelle vision … et de pas mal de questionnements sur l’approche du dernier opéra de Mozart.

Retour aux sources

Impossible effectivement de saisir la portée du travail de Jean-Daniel Herzog sans revenir sur celui de Mozart et d’abord son intrigue : écrit en 1791, l’opéra raconte le combat que mène le jeune prince Tamino pour libérer la belle Pamina des griffes de son ravisseur Sarastro et la ramener à sa mère la Reine de la Nuit, qui l’a supplié d’agir. Secondé dans sa mission par l’oiseleur Papageno à qui on a promis une compagne en récompense de ses services, Pamino est régulièrement protégé par les dames de la nuit et les trois petits génies.

Les apparences étant toujours trompeuses, Tamino découvrira vite que Sarastro n’est pas le monstre qu’on prétend mais un sage, qui a ravi Pamina sa fille pour la protéger des menées dangereuses de sa redoutable et ténébreuse génitrice. Amoureux fou de la jeune fille, le prince acceptera de suivre l’initiation qui fera de lui un homme parfait digne de cette parfaite créature.

Un opéra initiatique

A la fois chanté, dansé et parlé, cet opéra en allemand était destiné à un public populaire extrêmement friand de ce type de conte philosophique (comment ne pas penser aux mésaventures de Candide ou aux pérégrinations de L’ingénu, récits picaresque alimentés par la verve ironique d’un Voltaire au mieux de sa forme) qui mêle merveilleux, féérie, effets spéciaux et recherche des valeurs universelles que sont la justice et l’amour ?

Remarquable par les prouesses vocales qu’il implique (la colorature de la Reine de la Nuit notamment, voix aigue à la limite de la stridence qui exprime les névroses de la dame au travers de deux airs anthologiques) et l’harmonie des mélodies, la partition de Mozart se veut une déclaration d’amour à la pensée franc-maçonne, dont Mozart était adepte. C’est à un combat entre les forces du mal et celles de la Lumière que nous assistons en fait avec pour enjeu, la véritable humanité et l’élévation morale et métaphysique de l’Humanité vers la vérité.

Entre tenues de soirées et centre de recherche

Les metteurs en scène abordent la chose de multiples façons, privilégiant habituellement le côté merveilleux ou l’aspect initiatique. On se souvient notamment de la version cinématographique de Igmar Bergman, qui jouait cette carte dans une approche d’une grande simplicité. Pour ce nouvel opus, Jean-Daniel Herzog abat une autre carte, assez innovante. Exit les robes du XVIIIeme siècle, les plumes de Papageno, les couleurs virginales de Pamina, les uniformes des sages du Temple qui entourent Sarastro.

Nous voici dans un univers moderne, avec une reine de la nuit et ses servantes habillées en robes de soirée vintage, un Tamino en jean, une Pamina en interne de pensionnat. Quant à Sarastro, il est devenu une sorte de savant installé dans un énorme centre de recherches ultra sophistiqué, dont tous les membres vêtus de blouses suivent respectueusement les directives de ce scientifique en pleine mutation, si l’on en juge par le tuyau qui relie son crâne et la boite qui porte religieusement sur la poitrine.

Réflexions sur les dérives du luxe et de la science ?

En confrontant le monde de la nuit voué au luxe facile et les folies scientistes de chercheurs fanatiques enfermés dans leurs certitudes, le metteur en scène dépasse le message initial de Mozart pour porter plus loin ses regards sur le phénomène de dérive sectaire. Très franchement sa vision du monde de Sarastro, toute de portes, de salles de classe, de blouses blanches, est aussi oppressante et malsaine que celle de la Reine de la Nuit, pétri de futilités et d’intrigues de pouvoirs, de violences et de manipulations.

La solution arrive d’elle-même sur les dernières notes, tandis que les deux couples Tamino/Pamina – Papageno/Papagena quittent ce lieu funeste avec les poussettes et landaus qui abritent leurs petits, fruits de l’amour, histoire de les protéger des grands parents en train de se chamailler comme de sales garnements. L’effet est saisissant, fichtrement anti- conventionnel et diablement rafraîchissant. Car il dit en substance : méfiez-vous des sages comme des excessifs, restez simples et sincères, privilégiez la vie.

Une morale qui rappelle celle d’un certain Voltaire au terme de Candide : « Il faut cultiver notre jardin » ? En tout un questionnement de plus sur la portée des lectures modernistes d’œuvres dites classiques. Si certaines approches sont farfelues et assez complexes pour ne pas dire trop intellectuelles, d’autres apportent un plus notable et permettent de recadrer l’œuvre dans un univers plus large que son contexte initial. On y perd en rêve et en évasion, mais on y gagne sincèrement en réflexion.

 

Et plus si affinités

http://www.salzburgerfestspiele.at/opera/die-zauberfloete-2012