Exposition / L’Ange du bizarre : Orsay hanté par les spectres du romantisme noir

Avez-vous lu « Le Portrait ovale » d’Edgard Allan Poe ? Le père de la littérature fantastique américaine y raconte comment un peintre follement épris de sa jeune épouse va la représenter, pour réaliser l’œuvre de sa vie, par amour. Arrivé au terme d’une interminable séance, il regardera le portrait s’écriant : « C’est la vie même ! » puis tournera enfin son regard vers la femme chérie. Morte, flétrie dans son fauteuil, décomposée, cannibalisée par sa projection sur la toile. Sa vie dévorée à chaque coup de pinceau. Ou quand l’art tue la vie.

C’est cette magie malfaisante, cette attraction fatale et pourtant irrésistible qui irrigue la magistrale exposition proposée par le Musée d’Orsay :

L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst. En quelques mots tout est dit ? Oui et non, car ce titre n’est qu’une accroche prometteuse pour un parcours d’une très rare qualité qui a le mérite d’extraire cette culture d’une rare finesse, riche et profonde, lourde de références et de mythes, du carcan goth dans lequel on prétend l’enfermer.

Il n’est que de contempler La Mort et le fossoyeur de Carlos Schwabe, irradiée d’un vert phosphorescence et diabolique, revenue d’outre tombe avec ses ailes en forme de faux, pour comprendre qu’on va ici croiser l’aristocratie du genre, ses très hautes autorités, ses racines les plus puissantes : le romantique Füssli et ses visages torturés au regard écarquillé d’horreur et de folie répond aux têtes de Méduse symbolistes, Goya entre lévitation de sorcières et corps démembrés dialogue avec les paysages ravagés et furieux de Friedrich, les hallucinations de Blake et de son dragon anticipent la folie dépecée des surréalistes.

Trois périodes, trois parties, trois stades de mutation : tels les monstres et les apparitions de la littérature, Byron, Goethe, Shakespeare, Milton, Dante, la Bible même, le romantisme noir va progressivement se transformer, englober de nouvelles figures, sphinx, ectoplasme et dame blanche, de nouveaux modes de représentation, jusqu’à envahir les premiers films pour ne plus quitter l’écran qui d’ailleurs reflète ces formes héritées des tableaux de maîtres du genre.

L’exposition s’ingénie à faire le lien entre les images fixes et animées et c’est avec stupeur qu’on retrouve Goya et Füssli dans une des scènes mythiques du Frankenstein tourné en 1931 James Whale avec Boris Karloff, Trois femmes et trois loups de Eugène Samuel Grasset dans certaines scènes de La Sorcellerie à travers les âges de Benjamin Christensen en 1922. Et comme par un mauvais sort, ces figures qui vont hanter le cinéma quittent progressivement la peinture devenue surréaliste, qui en fait alors une pure émanation de l’imaginaire.

Hautes parois aux couleurs sombres qui accueillent des toiles imposantes telles Le Pandémonium de John Martin, niches où se lovent des petites surfaces comme le Crâne aux yeux exorbités et mains agrippées à un mur de Julien Adolphe Duvocelle, l’ensemble du parcours offre une approche harmonieuse et explicitée par des textes de présentation d’une grande clarté qui associent analyses et citations poétiques.

Car ici écriture et dessin sont intimement liés dans un courant de créativité qui mobilise tous les sens, toutes les expressions, et assombrit le siècle des Lumières de la raison dans un cauchemar de superstitions. Le Sublime vient mettre au monde le romantisme et ses excès, qui engendreront le symbolisme et ses tranquilles contradictions. Et tout au longtemps de ce lent déploiement dans nos consciences d’hommes modernes, des artistes, incontournables ou moins connus et dont nous découvrons ici le travail, la folie, la furie, l’effroi.

 

Et plus si affinités

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