Exposition Gilbert Peyre : L’électromécanomaniaque ou la cacophonie enchanteresse

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Avant de les voir, on les entend. Cliquetis des poulies, grincement des rouages, sifflement des glissières comme des zips de body bags … Puis des plaintes éraillées, sanglots à peine audibles, refrains désuets … les automates de Gilbert Peyre possèdent une identité sonore propre, qui confine au bruitisme, à la musique industrielle, au requiem. « J’ai froid » geint l’étrange créature aux cornes de cerf, à la pelisse défraîchie tandis que ses sabots heurtent le sol avec la régularité maladroite d’un vieillard claudiquant. La première fois que je croise cette installation, c’est dans la pénombre de Hey 2, déjà à la Halle Saint Pierre. Je demeure saisie, glacée par ce mécanisme étonnant, ce gémissement d’outre-tombe, dérangée profondément par le caractère résolument grotesque, désarticulé de l’ensemble, sa signification profonde, solitude, peur primale, souffrance morale, abandon, dépouillement face à la mort …

Avec l’exposition L’Electromaniaque, J’ai froid rejoint les machines opéras façonnées par cet inventeur génial, orchestrateur de l’impossible. Il s’agit là de la deuxième monographie après celle dédiée déjà en 2000 par Martine Lusardy et son équipe. Il faut dire que l’univers de Peyre colle parfaitement aux horizons artistiques défrichés avec constance par ce centre culturel spécialisé dans l’art brut. Ne construisait-il pas ses propres jouets quand il était enfant ? Touche à tout, nomade professionnel, il revient à ces premières amours créatives à la faveur d’un licenciement. Ses sculptures vont progressivement conquérir un public averti, investissant petit à petit le statut d’oeuvre d’art avant d’annexer l’univers du cinéma et du théâtre. Rien d’étonnant à ce que ses marionnettes et le décorum dans lequel elles s’agitent évoquent Delicatessen ou La Cité des enfants perdus. Peyre collabore avec le réalisateur Jeunet en 2009 sur le tournage de Micmacs à tire-larigot.

Il élabore des dispositifs scéniques complexes pour le Cirque Électrique, le Cent-Quatre, en témoigne ce formidable et inquiétant circuit spécialement conçu comme la pièce maîtresse de Cupidon propriétaire du l’Immeuble situé sur l’Enfer et le Paradis. Cheveux à la Einstein, moustache à la Dali, frénésie à la Jekyll, nous le voyons sauter d’un automate à l’autre, réparer une connexion, agencer un roulement à bille, réguler ce formidable flot de vie composite où les objets de récupération côtoient les fripes tâchées, les animaux naturalisés, la vaisselle brisée, les lampes décaties, les têtes de poupons décapitées et défoncées. La folie dramaturgique d’Artaud, les théories de Craig sur la sur-marionnette, le monde de Peyre relance la problématique du metteur en scène démiurge, cette obsession latente de l’interprétation conçue comme l’animation de pantins.

Nous n’en dirons pas plus sur ces chimères, pour que le mystère et la surprise demeurent entiers dans les yeux et l’esprit du spectateur. Mais sachez qu’il faut aborder ce microcosme comme on le ferait d’un divertissement baroque au sens premier du terme : irrégulier comme les perles orientales, chamarré tel un Masque élisabéthain. Car quelque part, Peyre rappelle beaucoup un Prospero des banlieues, rescapé de La Tempête, venu se réfugier dans un entrepôt abandonné et bordélique où il recréée avec une nostalgie infinie et un sens inné de la démesure l’alchimique alliage entre Caliban et Ariel.

Et plus si affinités

http://www.hallesaintpierre.org/2016/06/21/gilbert-peyre/

 

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