Don Carlo par Robert Carsen : black is cruel and beautiful

Décidément le noir est tendance. Alors qu’il règne en majesté dans l’exposition Balenciaga, il s’invite en maître dans la mise en scène de l’opéra de Verdi Don Carlo orchestré par un Robert Carsen (grand habitué de nos colonnes) qui troque en cette occasion sa faconde habituelle pour une austérité pesante. A dessein, puisqu’il décrypte ainsi l’intrigue inspirée de Schiller comme une critique sévère des effets du fanatisme religieux.

L’Opéra du Rhin de Strasbourg mise ainsi sur une version dépoussiérée et actualisée de l’opéra verdien, pas forcément l’un des meilleurs de ce répertoire romantico-politique, mais assurément l’un des plus engagé. C’est la variante italienne de 1884 qui est ici retenue, plus ramassée que la première bouture française, mais non moins complexe. Avouons-le, les mésaventures de Don Carlo sont pour le moins alambiquées et les librettistes de Verdi Joseph Méry et Camille du Locle ne font rien pour simplifier la chose.

Nous voici donc dans l’Espagne de la Renaissance, en pleines guerres de religion : l’Europe, déchirée par le conflit entre protestants et catholiques, n’en finit plus de se battre. A ce titre, Don Carlo, infant d’Espagne doit épouser la princesse de France Élisabeth, qu’il aime, afin de conclure une alliance fragile avec le royaume des Valois. Mais au dernier moment, son père le redoutable Philippe II, décide de garder la jeune femme pour lui. La rivalité s’installe entre le fils et son géniteur, accrue par le fait que le prince prend fait et cause pour les Flandres, contrée protestante ravagée par les troupes espagnoles.

Jalousie, colère, fidélité et sacrifice, les amours tragiques d’Élisabeth et Carlo se superposent aux intrigues d’une Cour sclérosée, à l’oppression des plus faibles, à la violence du pouvoir religieux. Et Carsen d’accentuer cette impression en noyant sa mise en scène dans une noirceur absolue qui reflète la mort, le deuil et la stérilité. Car ce monde reclus sur lui-même n’enfante que la détresse et le vide. Dans cet Escurial bâti comme un tombeau, chacun tente de vivre son humanité comme il peut, sous la chape de plomb des interdits religieux, la présence constante d’un clergé dont on ne sait s’il est chrétien, islamique ou hébreux.

Et c’est là l’ingéniosité de Carsen que d’unifier dans le néant de la non couleur tous les fanatismes du monde. Des exécutions, des cercueils, des crânes, des lys et le néant des coeurs. Hamlet n’est pas loin, du reste la structure du décor, tout en profondeur évoque la mise en scène de la tragédie de Shakespeare par Vitez, datée de 1983. Sauf que les murs blancs sont devenus nuit. Comme les vêtements, les objets, le sol … Aucun rayon de soleil ne vient alléger cette atmosphère de décomposition où le moindre élan, la moindre émotion est condamnée.

Cette épure monacale met alors en exergue la seule harmonie qui demeure : la musique et les voix. On appréciera la direction de Daniele Callegari, toute en retenue, la prestation de Elza van den Heever dans le rôle d’Élisabeth, et surtout l’éclatante Elena Zhidkova qui incarne la séduisante princesse Eboli, dame d’honneur de la reine et sa rivale. Si l’issue de l’opéra est remaniée par Carsen de manière aléatoire, ce qui pourra éventuellement intriguer les puristes, elle met en exergue la toute puissance des églises de toute tendance, leur main mise sur les puissants qui ne sont finalement que des marionnettes interchangeables.

Et plus si affinités

http://www.operanationaldurhin.eu/opera-2015-201606–don-carlo.html

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